dimanche 16 septembre 2012

Bienvenue dans mon palais



Gilles arpentait tranquillement son palais de mémoire. Pour l’occasion, il avait choisi la maison de ses beaux parents, suffisamment grande pour contenir les images correspondant à au moins 2 paquets de 52 cartes.
Cette technique de mémorisation lui était maintenant naturelle. Le plus difficile avait été de choisir les images correspondant à chaque carte…Barry White chantant dans un micro pour le roi de Cœur…Mère Thérèsa distribuant de la nourriture pour la Reine de Cœur…Patrick Poivre D’Arvor lavant des cerveaux pour le roi de pique…etc… Le tout était de choisir des images suffisamment chargées émotionnellement pour qu’elles restent collées à l’intérieur, il fallait imaginer des détails…des couleurs…des sensations.
Les images à connotation sexuelles fonctionnait toujours le mieux, de quoi créer quelques images inoubliables.
Il entra mentalement dans le salon de ses beaux parents et tomba justement sur Barry White lavant un arc en ciel…Roi de cœur/Roi de pique/5 de cœur. Les combinaisons formaient parfois des images si bizarres qu’il avait du mal à les imaginer sans détourner mentalement les yeux une ou deux fois…
C’était si simple et pourtant aucune école dans aucun pays n’enseignait cette méthode…Des dizaines de gens de par le monde parvenait à apprendre  20000 décimales de Pi ou retenir des volumes entiers de prose ou de poésie…Inutile certes mais que dire de ceux qui parvenaient à retenir les noms, prénoms et occupations de chaque personne dans une soirée ? Ou juste la liste des courses ? Ou leurs discours ?
Rien de tout cela n’était mentionné dans les salles de classe, on préférait assommer bêtement les enfants avec des tonnes d’informations inutiles en espérant que leur mémoire allait s’améliorer comme par magie…Idiots…
Il suffisait de lire un livre : La rhétorique à Hérennius…Tout y était décrit depuis des milliers d’années…
Gilles passa à la cuisine, Britney Spears ( nue, bien sûr ) faisait tourner au-dessus de sa tête un cheval…Reine de trèfle/10 de pique/3 de trèfle.
Plus que les toilettes et la chambre d’amis et le tour du palais serait terminé…
Un seul paquet de cartes à mémoriser. Un tour facile.
Gilles dit « As de pique » et le barman retourna la dernière carte qu’il tenait dans sa main, l’air ahuri.
_Voilà, je crois donc que notre marché était donc : des boissons gratuites pour moi toute la soirée ? Dit-il en souriant.
_C’est hallucinant, vous êtes un génie !
_Non, vous pouvez faire exactement la même chose si vous le désirez.
_Oh non, je pourrais jamais.
_D’accord, alors vous ne pourrez jamais.
Et voilà, c’était aussi simple que ça. Les gens s’empêchaient de faire tellement de choses, ç’aurait été triste si Gilles avait eu le temps de s’apitoyer sur leur sort.
Il commanda une bouteille de champagne et retourna s’asseoir avec ses amis qui applaudissaient bruyamment.

Si cette méthode vous intéresse, j'ai tout pompé sur un bouquin qui s'appelle "Moonwalking with Einstein"
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dimanche 29 juillet 2012

Chasseur d'idées


Laissez-moi me présenter. Mon nom est Maxime. Je suis chasseur/ éleveur d’idées.
Vous êtes-vous déjà demandé d’où viennent les idées ? Pourquoi certaines personnes en ont plus que d’autres ?
Ce sont des gens comme moi. Des gens qui en avaient marre de tous ces vieux concepts, ces vieilles idées reçues, usées jusqu’à l’os.
Nous sommes des explorateurs, des aventuriers, à la recherche d’idées nouvelles, hors des pensées battues.
La plupart d’entre vous se laissent envahir par les idées des autres, pré digérées, convenues. Vous laissez la télévision, la radio, les traditions régurgiter ces notions ancestrales, éculées et remplir votre esprit, ne laissant plus aucun espace pour laisser évoluer les idées originales.
 Quant à nous, nous partons sans cesse à la recherche d’idées neuves, fouillant chaque recoin de notre esprit, extrapolant, théorisant, déconstruisant sans cesse. Nous combattons sans relâche les idées noires, les pensées obscures, nous creusant la tête pour atteindre notre objectif : l’idée lumineuse, brillante.
Celle-ci se présente généralement sous forme de graine, ne demandant qu’à germer. Toutes les idées ne grandiront pas de la même manière, il faut leur trouver un esprit fertile pour se développer, les renforcer, les tester en les bombardant sans cesse d’arguments contradictoires. Il faut les éprouver, les entraîner à subir les assauts de leurs détracteurs. 
Ainsi, si elle assez forte, si elle résiste à l’expérience, cette idée pourra devenir un moteur.
La sélection est extrêmement importante. Une mauvaise idée peut faire d’énormes dégâts. Tant de gens autour de nous sont déjà esclaves de leurs idées, leur obéissant aveuglément, sans avoir pris la peine de les vérifier.
Une fois que leur validité est confirmée, et si le moment est opportun, il ne nous reste plus qu’à la partager.
Tous les moyens sont bons. La peinture, la sculpture, le spectacle… Je suis moi-même spécialisé dans l’écriture.
Je fais le tour de mon idée, choisis mes mots, l’observe, la retourne, adopte différents points de vue. Dès que je suis certain de l’avoir bien cernée, alors je la pose sur le papier. Il est important d’utiliser des mots simples, clairs de manière à ce que l’administration de l’idée se déroule sans douleur.
Une fois partagée, elle ne m’appartient plus, n’est plus sous ma responsabilité.
C’est là que vous intervenez. Peut-être allez-vous l’intégrer, la faire vôtre pendant un moment , la laisser vous guider ou la laisser vous transformer. Peut-être allez-vous lui donner suite.
C’est à vous de voir. Voici donc l’idée que je vais vous demander d’entretenir, pendant quelques minutes, si vous avez le temps et cette idée me tient particulièrement à cœur, je vous serais donc reconnaissant d’en prendre soin, de la partager, de la faire vivre :
C’est vous qui choisissez quelles idées vous allez propager et quelles idées vous allez laisser s’éteindre. Merci  de prendre cette responsabilité au sérieux.
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vendredi 4 mai 2012

Lettre à celui qui sait que les étrangers sont la source de beaucoup de ses problèmes.


Il y a toujours deux manières d’arriver à une idée :

1/ Elle peut venir de l’extérieur (médias, amis, etc ) et coller à notre expérience, notre manière de voir le monde ce qui va nous pousser à l’adopter. Elle semblera expliquer de manière cohérente la situation dans laquelle on se trouve.
Ce sont généralement des idées qui ne tiennent pas longtemps si elles ne sont pas constamment renforcées par notre environnement. Si la situation change, ou si les émotions/comportements qui nous ont fait accepter cette idée disparaissent, elle va juste se décrocher et mourir.
Par exemple, dans cette situation, tu éprouves des difficultés à mener la vie que tu souhaiterais, contexte économique difficile, tissu social qui se déchire, taux de chômage fort.
Il est important de trouver un moyen de sortir de cette situation. Ça fait peur, pas moyen de savoir où on va, de faire des projets. Une forte impression de se faire ballotter sans vraiment avoir aucun pouvoir sur rien.
Généralement, les gens vont se poser deux sortes de questions :
_De qui est-ce la faute ?
_Comment je vais m’en sortir ?
Si tu as décidé de te poser la première :
Imagine que tu sois dans une cour d’école. C’est ton anniversaire et il y a un gâteau pour toi. Lorsque tu l’apprends, tu cours chercher ton gâteau et tu ne trouves qu’une assiette vide avec quelques miettes dessus.
A côté, il y a un ami à toi qui se lèche les doigts. Tu lui demandes où est ton gâteau et il te répond :
_ C’est le petit nouveau là-bas qui te l’a pris.
Il pointe du doigt un petit gamin que tu ne connais pas et qui est en train de jouer avec un ballon, l’air de rien.
A partir de là, soit tu pètes la tronche à ton pote qui t’as menti, soit tu vas t’attaquer au gamin qui n’a rien demandé à personne. 
A toi de juger si tu préfères essayer de trouver le coupable toi-même ou risquer de punir un innocent.
Maintenant, remplace ton pote par le gouvernement (ou les banquiers), et le gamin par les étrangers.
Ce sont juste des gens comme toi et moi, qui essaient juste de faire leur vie et de s’en sortir comme ils peuvent, quand il y a soudain toute une partie de la population qui leur tombe dessus.
Tu sais ce que c’est. Tu vis la même chose parce que les gens ne comprennent pas pourquoi tu votes pour ton parti et te traite de raciste en parlant de toi avec mépris. Pour eux, tu es la cause des problèmes de la société. C’est pas rigolo, ça ?
Tu es leur gamin à eux.

2/L’idée vient de l’intérieur. Après plusieurs expériences, tu as réfléchi, compilé les informations et en suivant un raisonnement logique, tu es arrivé à une conclusion.
Ce sont généralement les idées les plus puissantes. Notre moteur intérieur. On est tous pareils, on est persuadés d’avoir raison, puisque l’idée est de nous.
Vu que cette idée vient de nous, on se doit de la partager. Elle ne vient pas de l’extérieur, donc elle n’est pas encore connue. Il faut la faire vivre, il faut en parler, il faut que les gens se rendent compte.
Et on va rencontrer des gens qui sont d’accord avec nous, d’autres qui ne le sont pas.
C’est rassurant de trainer avec les gens qui sont d’accord avec nous.
Ca demande du courage de discuter avec ceux qui ne le sont pas.
Remettre ses convictions en question, se rendre compte que l’on s’est trompé est quelque chose qui peut être extrêmement désagréable. Mais ça fait grandir.
Tu penses que les étrangers sont la source de tes problèmes.
Tu as donc probablement pu valider ta théorie avec de nombreuses preuves. Peut-être que tu t’es fait agresser par un étranger ou que c’est arrivé à plusieurs de tes connaissances. Qu’à chaque fois que tu croises un étranger, ça se passe mal.
Et ça te fait peur.
Une solution serait de faire comme pour les araignées, on les écrase et on les sort.
Le problème est qu’il y a beaucoup d’araignées, on ne peut pas toutes les exterminer. Elles se cachent dans la forêt, se reproduisent, pondent des œufs et tout.
Alors on se protège, on essaie de les empêcher de rentrer un maximum. Une de temps en temps ça va. C’est gérable.
Tu aimerais que l’on fasse pareil avec les étrangers.
Le problème est que l’on a pas que ça à foutre. Si pour chaque petite phobie, il fallait mobiliser toute la population pour éliminer la cause de la phobie, on aurait pas fini.
Le mieux serait que tu arrêtes d’avoir peur.
Tout le monde a peur de temps à autre, d’un truc ou d’un autre. Mais la plupart des gens apprennent à dominer leur peurs, à les dépasser.
Tu es grand maintenant, il est temps de t’y mettre. On a pas le temps de te choyer et de te protéger sans arrêt, il faut t’assumer, grandir, faire face à tes peurs.
Si quelqu’un t’emmerde, tu lui dit. Tu lui expliques ce qui va pas, tu lui fais face.
Si tu penses qu’il a besoin d’être éduqué, apprends lui, expliques lui mais reste pas dans ton coin à ruminer ta peur parce que ça c’est malsain. Et ça va se transformer en haine si c’est pas déjà fait.
Voilà, si ça se trouve, tu penses de manière totalement différente et tu as envie d’en discuter. Pas de problème, ça me fait plaisir, je vais pas te juger, on a tous nos problèmes et nos manières de voir le monde et il y en a aucune qui est meilleure que les autres.
T’as même sûrement plein de choses à m’apprendre.
Je finirais bien avec des trucs genre respect, tolérance, on est tous l’étranger de quelqu’un d’autre, mais ça, on l’a déjà entendu.
J’ai juste envie que les gens s’entendent bien et vivent ensemble correctement. J’aime pas passer mon temps à gérer des conflits.
 
EDIT: 9/12/2023 : Je ne suis plus d'accord avec ce que j'ai écrit, il y a pas mal de choses que j'aimerais nuancer, et modifier quelques tournures de phrases maladroites. Mais je laisse ça ici parce que j'ai aussi envie de montrer  qu'on évolue au fil du temps et qu'on a le droit de ne pas être d'accord avec soi même :-)
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samedi 21 avril 2012

Elections présidentielles ( thème de Xavier )


Dimanche 11h, Thoiry.
Robert attendait patiemment son tour dans la file de personnes postée devant l’école primaire. Il était prêt, fin prêt.
Petit dernier d’une famille comprenant cinq enfants, il n’était pas habitué à ce qu’on lui demande son avis sur quoi que ce soit. Aussi, lorsqu’une fois tous les cinq ans, l’ETAT lui demandait de participer à la prise de la décision qui allait définir le cours des cinq années suivantes, il prenait les choses très au sérieux.
Il avait minutieusement étudié l’état actuel de son pays, de la situation économique et géopolitique au budget du ministère des sports. Chaque candidat avait été examiné pour définir si leur programme, leur charisme, leur personnalité correspondaient à ce dont la France avait besoin.
A chaque élection, il prenait un congé sabbatique, abandonnant son poste d’expert comptable pendant six mois afin de se livrer à cet exercice. Il achetait les journaux étrangers, montait des tableaux comparatifs, lisait tous les avis d’experts, sans relâche, pour qu’au moment venu, il n’aie aucun doute sur la décision à prendre.
Et cette année, il voterait B.

Derrière lui, se trouvait Catherine.
Catherine avait reçu une éducation exemplaire. Ses parents lui avaient inculqué toutes les bonnes manières, le respect des traditions et l’amour du divin.
Pour elle, aucun doute. Elle voterait pour C, le seul candidat chrétien, qui avait promis de redonner son prestige à la principale religion française.

Puis venait Jacques.
Jacques était accompagné de sa femme et de ses beaux-parents. Tous allaient voter pour D. Sauf lui. Chaque dimanche, lors des repas de famille, il se devait d’acquiescer à toutes les déclarations grotesques d’ Yvon, son beau-père, le regard revenant régulièrement se fixer sur l’horloge, attendant que se terminent ses monologues critiquant la situation politique actuelle.
Plusieurs fois, il avait essayé, malgré les regards désapprobateurs de sa femme, de le contredire. Mais il était impossible de discuter, le repas dominical tournait inévitablement au festival d’insultes. Alors pour avoir la paix, Jacques faisait dorénavant semblant d’être d’accord.
Et même si son instinct lui dictait de voter pour D, il allait voter pour son pire adversaire. Seul, dans l’isoloir, il obtiendrait ainsi sa vengeance et pourrait savourer sa victoire, silencieusement, en glissant le bulletin contradictoire dans son enveloppe.
Derrière attendait Mélanie.
Mélanie était venue avec Carl, son copain. Il tenait absolument à voter pour soutenir son parti favori, et aider ainsi à débarrasser la France de tous ces étrangers qui leur volaient leurs emplois. Kevin voterait E. Mélanie, elle, voterait F, parce que E s’habillait vraiment trop mal et qu’elle ne voulait pas que son pays soit représenté par une personne qui soit fringuée comme un sac. Tandis qu’elle avait vu F dans un magnifique costume Armani en couverture de Paris Gala, et elle voterait pour celui qui avait le plus de classe.

Martin venait d’arriver avec son fils et poussa un soupir de découragement en apercevant la file interminable. Il avait bien l’intention d’apprendre à Maël comment accomplir son devoir de citoyen, lui expliquant que leurs ancêtres étaient morts en se battant pour obtenir le droit de vote, sans être tout à fait certain de la justesse historique de ces affirmations.
Il était même plus probable que ses ancêtres soient morts pour leur de rôle de collabo pendant la seconde guerre mais ça, il n’avait pas besoin de le savoir.
_ Papa, y a du monde, on peut revenir plus tard ?
_ Plus tard ce sera fermé.
_ Pourquoi ?
_Parce que ça ferme à 18h.
_ Ben on n’a qu’à revenir demain.
_Demain ce sera fini, on ne peut voter que le dimanche, une fois tous les 5 ans.
_Ah. C’est ça , être citoyen ?
_Ouais.


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lundi 16 avril 2012

Impossible


José était recroquevillé sous ses couvertures, ne laissant que son nez dépasser,  de manière à pouvoir respirer. Quelqu’un, quelque chose était là, avec lui, dans la chambre.
Il pouvait l’entendre gratter contre le mur. Son imagination dessina pour lui l’auteur de ces bruits.
Un monstre vert à la peau visqueuse, aux dents acérées, tapi dans l’ombre, prêt à lui sauter dessus pour le dévorer.
Le croque mitaine.
José, écoutait, attentif au moindre détail qui pourrait venir troubler le silence nocturne.
Soudain, un craquement retentit. Pris de panique, il se mit à hurler :
_Maman !!!! Papa !!!!!
Des bruits de pas dans le couloir, la porte s’ouvre, la lumière s’allume.
_ Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
_ Là ! Y a un monstre là !
_ Où ça ? Je vois rien.
_ Mais si, il est là, il gratte !
Il pointait le coin du mur du doigt, la tête enfouie dans son oreiller, n’osant regarder.
_ Mais non, y a rien, regarde ! Dit son père, tout en lui arrachant l’oreiller des mains.
José garda les yeux fermés, ne voulant pas faire face au monstre qui le hantait.
_ Ouvre les yeux, je te dis, y a rien ! C’est pas la peine d’hurler…
_ Je l’ai entendu.
_ Ca existe pas les monstres, c’est impossible, tu m’entends ? Ca existe pas.
Lentement, José entrouvrit un œil, puis l’autre, les posant d’abord sur ses parents qui le fixaient, sourire aux lèvres avant de se tourner vers le coin de sa chambre.
_ Tu vois ? Y a rien ? Pas de monstre. Impossible.

Impossible.

Deux jours ont passés, José éteint sa lampe de chevet, prêt à s’endormir.
Un craquement se fait entendre.
Le monstre ! Il est revenu !
José attrape le bord de sa couverture et le rabat sur sa tête, serrant de toutes ses forces. Les monstres n’existent pas. C’est pas possible. Pas possible.
Peu à peu, il parvient à repousser le monstre dans un coin de sa tête. Loin, tout au fond de son esprit. Pour l’enfermer, il construit une palissade, comme celle qui protège le chantier en bas de chez lui. Une haute barrière de bois, de deux mètre de haut. Personne n’est assez grand pour passer par-dessus, même la tête de son père ne la dépasse pas.
Mais il entend encore gratter. Il entend les griffes du monstre user le bois pour se frayer un chemin.
Alors, devant la palissade, il rajoute un mur, en béton, épais, comme dans la cour de l’école. Et sur cet enclos, qu’il a construit dans son esprit, il peint un mot, une formule magique qui enfermera le monstre pour toujours : « Impossible »

José a 10 ans maintenant. Il ne va pas tarder à aller se coucher mais ses parents le laissent regarder encore un peu la télé. 
_ Après le journal, tu vas te coucher.
A la fin du journal télévisé, ils passent la bande annonce d’un film qui vient de sortir. Un film de vampires. Des monstres buveurs de sang qui sortent la nuit pour attaquer les gens.
Et José se retrouve seul dans sa chambre, la tête pleine de vampires. Il s’enfouit sous sa couverture en tentant de se persuader que c’est impossible. Que les vampires n’existent pas. Que ce n’est qu’un film. Mais ils sont là, autour de lui, dans sa chambre, attendant patiemment qu’il s’endorme pour le mordre et le transformer en l’un des leurs.
Il réunit alors tout son courage et les repousse dans un coin de sa tête, jusqu’au mur ou le monstre est enfermé. Les vampires, c’est impossible. Et il les jette par-dessus le mur.
Et tout au long de son enfance, il va enfermer tout un tas de choses derrière ce mur. Des zombies. Des fantômes. Tout un tas de monstres hideux qui tentent d’envahir son imagination. La magie. Les elfes. Les fées. Les sorciers. Les licornes.

Impossible.

Tout ce qui est impossible se retrouve derrière ce mur.
En cours, lors d’un exercice de maths, on lui demande de faire une division énorme, pleine de chiffres qui tournoient dans sa tête. Il essaie une fois…se trompe…recommence…La plupart de ses amis ont fini et sont déjà partis en récréation et plus il y pense, moins il arrive à réfléchir.
_ Oh, mais c’est pas vrai ! C’est impossible à faire ce truc, j’y arriverais jamais !
Et juste comme ça, il abandonne. Toutes ses possibilités de résoudre cette division se trouvent enfermées derrière ce mur. Avec les monstres.
Et José se dit qu’il est nul en maths. Et il le devient.

José a quinze ans maintenant. Assis dans la cour du collège, il ne cesse de regarder cette fille, une blonde magnifique.
A chacun de ses éclats de rire, son cœur explose. Il aimerait la prendre dans ses bras, la serrer fort. La couvrir de baisers.
Mais il n’ose pas aller la voir. Elle va se moquer de lui. Elle est trop belle. Et pis pourquoi elle l’aimerait d’abord ? Il n’a rien à lui offrir. Il ne l’intéressera jamais.
Mais il n’arrête pas de penser à elle. Le soir en fermant les yeux, il revoit son sourire, ses grands yeux bleus qui scintillent, qui l’obsèdent.
Elle ne voudra jamais de moi. C’est impossible.
Et juste comme ça, il abandonne. Il la repousse dans un coin de sa tête, derrière le mur . Et son amour avec.

José a 18 ans. Il tient la main de sa copine tandis qu’elle lui parle. Il est tourné vers elle mais ne la regarde pas, ne l’écoute pas, il regarde à travers elle.
Il ne ressent rien pour elle. C’est juste pour passer le temps. Pour le sexe. Elle ne l’intéresse pas.

José a 25 ans. Il vient de rentrer du travail. Il est fatigué, allongé sur son lit, mais n’arrive pas à dormir. Il laisse son esprit vagabonder. Il se demande pourquoi ses amis sont tous en couple alors qu’il est encore tout seul.
Il cherche, creuse, remonte dans ses souvenirs, fouille sa mémoire.
Et soudain, il se heurte à un mur. Un mur gigantesque. De plusieurs dizaines de mètres de haut. Et sur ce mur, juste un mot, gravé en lettres d’or : « IMPOSSIBLE ».
José reconnait ce mur, il s’en rapproche et pose sa main dessus, caressant les lettres dorées. Soudain son ventre se crispe, d’horribles crampes d’estomac le plient en deux sur son lit. Il se lève tant bien que mal et va vomir dans les toilettes.
Ce mur.

José a 40 ans. Il en a marre. Se sent seul. Ne sait pas quoi faire de sa vie. Elle n’a plus de goût. Ne l’intéresse plus.
Il se laisse gagner par la tristesse, la mélancolie, s’apitoie sur son sort. Son réveil vient de sonner mais il ne se lève pas. Pour quoi faire ? Il pense à la mort, à ce qu’il ressentira lorsque tout s’arrêtera. Sera-t-il enfin libéré ?
Et à nouveau, il laisse son esprit vagabonder. Il ne met pas longtemps à se retrouver face à ce mur, qui prend de plus en plus de place dans sa tête. Un mur gigantesque dont il ne voit plus la fin. Dès qu’il s’en approche, son estomac se contracte. Tout son corps se tétanise.

Impossible.

Mais José en a marre, il n’en peut plus de voir ce mur, ne veut plus être esclave de cet obstacle énorme qui se dresse sur son passage. Il veut le détruire. Il imagine une pioche entre ses mains et commence à l’attaquer.
Des voix retentissent dans sa tête.
_Tu n’y arriveras pas.
_ Ca marchera pas.
_Parce que tu crois vraiment que c’est aussi simple ?
Et il continue, sans relâche, de creuser ce mur dans sa tête. Sur son lit, son corps se convulse, secoué de tremblements mais il n’y fait pas attention. Toute son attention est concentrée sur la destruction de ce mur.
_Tu crois quoi ? Que tu vas y arriver comme ça ? Que tu es meilleur que tout le monde ?
_Tu t’es vu ?
Il avance peu à peu, des fissures apparaissent sur la surface. Des pierres énormes tombent tout autour de lui. Mais il continue.
Il se souvient de ce qu’il y a derrière le mur. Des monstres. Des vampires. Des zombies. Mais il continue.
Il se rend compte que toutes ses peurs sont derrière ce mur. Tout ce qu’il a jamais craint va se retrouver libre dans son esprit. Et il va devoir y faire face. Mais il continue.
Un pan entier de roche s’écroule derrière lui. Il n’a plus le choix. Il ne peut plus faire demi-tour.
Alors il continue.
Il creuse, creuse, dégageant les morceaux de pierre avec ses mains tout se préparant à faire face à ses démons.
Soudain, il frappe de sa pioche un caillou qui s’effrite en mille morceaux, laissant apparaître un puissant rayon de lumière qui lui réchauffe le visage.
Sur son lit, il inspire un grand coup. Comme s’il venait de passer 30 ans de sa vie en apnée.
Le mur se transforme tout à coup en poussière, puis disparaît. Seuls quelques grains flottent encore ici et là, sous la puissante lumière blanche.
Abasourdi, il tombe à genoux, étonné qu’il n’y ait finalement rien derrière ce mur qui prenait tant de place dans son esprit.
Et il comprend.

Rien n’est impossible.
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