dimanche 9 janvier 2011

A quoi on joue ?

Je sais pas à quel moment j'ai pris cette décision...
Peut-être à force d'observer les adultes, de les regarder évoluer tout sérieux. Parce que pour moi c'était ça, être adulte.
On l'a tous entendu ça, profites-en pendant que t'es enfant parce qu'après ça sera plus pareil.
Alors je me suis dit, ben allez vous faire foutre. Je serais enfant toute ma vie.
Je voulais pas me plier aux règles de ceux qui voulaient faire de moi un adulte, un grand.
Le métro, boulot, dodo... le journal en rentrant à la maison...regarder un peu la télé et puis aller se coucher...
Je me suis accroché. J'ai chopé tout ce que je pouvais trouver pour me prouver que j'étais encore un gamin.
Mais c'était comme nager à contre-courant, ça demandait de l'énergie, et puis j'avais beau faire ce que je voulais, dès que je détournais l'attention, je me retrouvais un peu plus dans le monde des adultes.
Il faut un boulot stable. Il faut une femme et des enfants. Il faut un crédit.
Et un jour, je me suis retrouvé devant le fait accompli. Je ne pouvais plus nier. J'ai dû faire face. Je me suis retourné.
Mais j'ai pas tout lâché. Y a toujours cette ( grosse ) partie de moi qui aime pas qu'on lui dise ce qu'elle doit faire. Alors j'ai dit bon, d'accord, je viens dans la cour des grands, mais je vais faire les choses à ma manière parce que même si je suis obligé de devenir un adulte, j'aime pas ce monde.
Vous avez voulu m'inviter dans votre monde, vous allez pas être déçu.
C'est sympa votre truc, là, c'est quoi ? Une tradition ? Ahhh, d'accord. Ca a l'air intéressant. Et pourquoi tu fais ça ? Tu sais pas ? On te l'a appris ? Ah oui mais tu as raison, hein, si on a toujours fait comme ça, on va pas changer maintenant, bien sûr.
Non, c'est vrai, c'est rassurant en même temps, un peu de structure...des points de repères...et ça c'est quoi ? Oh pardon, c'était ta structure ? Ouais en même temps, ça avait pas l'air de tenir super bien...t'en as une autre j'espère ?
Je te proposerais bien une de mes traditions mais elles changent tous les jours...Ben oui, c'est con, hein ? Je suis un adulte qui prend la vie comme un jeu.
Je commence à avoir pas mal de points d'expérience. Des fois, je mets sur pause, je regarde où j'en suis, je chatouille les mauvais perdants qui prennent tout ça trop au sérieux. Pas trop longtemps parce que je sais pas à combien de temps j'ai droit avec le jeton que j'ai mis. Alors autant en profiter.
Ouais bien sûr que des fois je dois recommencer. Je reviens au début. Mais j'ai appris des trucs. Je mets moins longtemps à retourner là où j'étais.
J'ai pas toujours fait comme ça. Je me suis laissé abattre parfois. J'ai tourné en rond des années avant de reprendre la partie. Mais j'en avais marre de regarder les autres jouer...
J'ai essayé aussi la technique des adultes. Des sérieux. D'avancer tout doucement en serrant les fesses, petit à petit. Sans faire d'erreur. Pas me rater. Non. Je vais pas faire d'erreur et je vais y arriver.
Y en a qui arrivent au mariage, à la maison et aux enfants en un rien de temps comme ça. Mais bon je suis un peu con, j'ai pas dû comprendre les règles, j'ai toujours eu l'impression que c'était pas ça le but du jeu.
Je suis un moment la mission qu'on m'a donné et puis après ça me saoule, je me remet à vagabonder, à explorer les alentours.
Et puis en se démerdant bien, on peut activer les super pouvoirs. C'est bien ça les super pouvoirs, y en a qui appellent ça les responsabilités.
C'est pas facile de les activer. Y en a qui laissent les commandes à un autre quand ça devient trop difficile alors ils apprennent pas grand chose et ils jouent moins souvent.
Je serais plutôt du genre « chacun sa manette ». Si je déconnes, je recommences mais au moins je saurais faire après. Et pis il y en a qui sont déjà passés par là, alors ils me guident un peu. Y en a qui m'encouragent, d'autres qui sont un peu jaloux parce qu'ils arrivent pas à passer le niveau, alors ils sont là «  mouais, pfff, de toute façon tu vas pas y arriver, ce jeu il est trop dur...et pis ma manette elle marche pas. »
Des fois , il suffit de leur montrer comment tenir les commandes, des fois ils veulent plus jouer. Tant pis.
Les pires sont ceux qui prennent le jeu trop au sérieux. Qui jouent comme si leur vie en dépendait. Qui s'énervent quand ils font une erreur. Qui tapent sur la console. Ils ont oublié de jouer.

Enfin bref...J'ai toujours pas trouvé ce qu'il fallait faire dans ce jeu...mais qu'est-ce que je m'amuse ! Ca peut être bien en fait d'être un adulte.
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Sans télé

_ T’inquiètes, encore une centaine de mètres et on y est.
_ J’y vois que dalle, on pouvait pas faire ça de jour ?
_ Tu rigoles ? Tu verrais le nombre de touristes qu’il y a pendant la journée.
Stéphane se tortilla pour remettre son sac à dos en place et reprit sa marche, laissant son ami haleter derrière lui. Un vibration secoua soudain son pantalon, indiquant que quelqu’un cherchait à le joindre.
_ Allô ?...oui… on est presque arrivés, je te dis quand on est en place.
Il rangea son portable, se tournant vers Bruno pour lui faire part de la conversation.
_ Ils sont arrivés à Vesancy, ils attendent notre signal.

Quelques minutes plus tard, les deux acolytes, entièrement vêtus de noirs, atteignirent l’émetteur télé du Mont rond. Les opérations suivantes avaient été minutieusement répétées au cours des derniers jours et ils s’attelèrent à la tâche sans perdre de temps, posant les bombes artisanales au niveau des haubans de l’antenne. Après avoir crocheté la serrure, Bruno déposa une charge incendiaire à l’intérieur du local électrique.
_ Allo ? Ouais… On est prêt…. Ok…. A plus… Bon courage.
_ Ok, allez.
Ils allumèrent les spirales anti-moustiques, censées leur donner quelques heures pour prendre la fuite, puis redescendirent prudemment dans l’obscurité.
Stéphane, Bruno, Gilles et Erwan, affalés dans un canapé, comparaient leurs aventures respectives pendant que la télévision derrière eux diffusait « Histoires Naturelles »
_ J’ai trop rigolé quand Gilles s’est viandé dans un buisson, je le voyais plus, j’entendais plus que des cris et des bruits bizarre, j’avais mal au bide tellement j’ai ri.
_ En attendant, je me suis bien niqué, regarde.
Gilles, remontant sa manche, découvrit une longue balafre qui courait sur son avant bras.
_ Wow, la vache !
Soudain, l’écran de télévision se brouilla, l’image du chasseur à l’affût remplacée par de la neige. Stéphane attrapa la télécommande et zappa frénétiquement, pour s’assurer qu’aucune chaîne ne fonctionnait.
_ Yeah ! On a réussi ! Plus de télévision dans le Pays de Gex !
Erwan attrapa une bouteille de champagne posé sur la table basse et l’ouvrit sans ménagement, aspergeant copieusement ses amis alors qu’ils se congratulaient mutuellement.
_ Pays de Gex libre !

France Inter
Il semblerait que les émetteurs télévision du bassin Lémanique aient été la proie d’un attentat terroriste. Les téléspectateurs de la région seraient donc « privés de télé » pendant deux bonnes semaines en attendant que tout rentre dans l’ordre. L’acte n’aurait toujours pas été revendiqué, selon les autorités. Alors un conseil si vous habitez le pays de Gex, sympathisez avec le voisin qui a une parabole fixée sur le balcon si vous voulez assister à la coupe d’Europe.

2. Le voisin
José s’approcha furtivement de l’oreille de Christine , laissant échapper un « bouh ! » juste assez fort pour couvrir le vrombissement de l’aspirateur. Cette dernière poussa un hurlement tout en saisissant le tuyau à deux mains pour s’en servir comme massue , avant de se détendre en reconnaissant son mari.
_ Oh, t’es con, tu m’as fait peur ! se plaignit Christine après avoir éteint l’aspirateur.
_ Oui, mais qu’est-ce que c’était drôle ! se moqua José, hilare.
Puis plus sérieux :
_ La télé marche toujours pas ?
_ Ben non, je suis obligée de faire le ménage pour m’occuper alors tu vois bien.
_ C’est pas plus mal en fait, j’ai acheté le journal, j’en ai profité pour t’acheter Femme Jeune et Jolie de vingt ans actuelle et cosmopolite.
_ Hé ben, c’est comme ça que tu veux que je m’éduque ? J’aurais préféré le dernier Maxime Chattam.
_ Ben oui, mais je voulais juste te faire plaisir.
_ Merci, se rattrapa Christine en déposant un baiser sur sa joue.
José s’effondra dans le canapé pour entamer la lecture du journal, et haussa la voix pour que sa femme l’entende.
_ Tu sais ! Faut voir les choses du bon côté !
Christine , à environ cinquante centimètres de lui, rugit :
_ TU SAIS ! JE SUIS JUSTE A COTE DE TOI !
Surpris, José rentra la tête dans les épaules comme s’il pouvait protéger ses oreilles sans se servir de ses mains.
_ Ah ? Pardon… je voulais juste dire que ça a un bon côté, on va pouvoir dormir tranquilles, le vieux d’à côté regardera pas la télé à plein volume au moins.
_ Pas sûr. Je suis passée dans la chambre et apparemment il regarde même la neige à plein volume.
Intrigué, José se tourna vers sa femme :
_ T’es sûre ? C’est bizarre, non ?
_ T’as qu’à aller voir si tu me crois pas.
Et il fit exactement ça, pour constater qu’effectivement la cloison filtrait à peine le bruit blanc produit par la télévision du voisin.
_ Faut qu’on aille voir, non ? dit-il à Christine qui l’observait, bras croisés, depuis l’encadrement de la porte
_ Peut-être qu’il s’est endormi devant ?
_ Depuis hier matin ? Ca paraît bizarre, non ? De toute façon, il faut qu’il l’éteigne sinon on va pas fermer l’œil de la nuit.

José contempla un instant l’ambulance qui s’éloignait, sirènes éteintes, et se tourna vers un pompier qui accrochait sa hache sur le camion.
_ Excusez moi ?
_ Oui ?
_ Vous savez, c’est moi qui vous ai appelé…
_ Ah oui, monsieur Gonzales, c’est ça ?
_ Oui. Je voulais juste savoir… Est-ce qu’on aurait pu éviter ça ? En vous appelant plus tôt par exemple ?
_ Je pense pas, non, ou alors, il aurait fallu appeler beaucoup plus tôt.
_ Comment ça ?
_ Ben le vieux était mort depuis au moins une semaine, je vous raconte pas l’odeur dans l’appart…Si la télé ne vous avait pas mis la puce à l’oreille, je pense que la puanteur l’aurait fait.
4. Retour aux livres
La journaliste sortit un dictaphone de son sac avant de s’asseoir sur la chaise métallique que lui proposait Paul. Ce dernier contourna la table pour s’installer en face d’elle. De nombreux curieux s’agglutinèrent autour d’eux, intrigués par la présence d’une représentante de la presse nationale dans la petite ville.
_ Nous pouvons y aller, monsieur Lebuq ?
_ euh oui, répondit-il nerveusement, jouant avec son alliance.
_ Bien, j’enclenche le dictaphone, tout ce que nous dirons à partir de maintenant sera enregistré. Je me trouve actuellement en présence de Paul Lebuq, responsable de la médiathèque de St Genis Pouilly. Mr Lebuq, pourriez vous nous dire si la destruction des émetteurs de télévision a modifié votre quotidien ?
_ Vous pouvez m’appeler Paul plutôt ? Je préfère quand les gens ils m’appellent Paul, ou Paulo.
_ Comme vous voulez, Paul.
_ Merci. Vous savez ça a pas changé grand-chose pour moi, tout ça, j’avais pas la télé avant alors j’ai pas vu de différence. Je préfère lire ou peindre, ça me détend plus.
_ Mais je vois que la médiathèque est pleine à craquer, ça a toujours été comme ça ?
_ Ah, ben non, oui maintenant que vous le dites, avant j’étais plutôt tranquille ici. Des fois, j’arrivais même à lire un bouquin dans la journée. Bon pas un gros, hein, un livre de poche, comme un San antonio, j’aime bien les San Antonio, le brocanteur nous en a refilé toute une collection et…
_ Pardon, mais pour en revenir au sujet, vous reconnaissez donc que la fréquentation de la médiathèque a augmenté ?
_ Oui, oui, c’est vrai, y a plein de gens qui viennent chercher des livres, et des bandes dessinées, pour occuper leurs gamins qu’ils disent. Apparemment, les gamins s’ennuient sans télé. Je comprends pas, j’ai pas été élevé comme ça, moi. Y avait toujours du travail à la maison et pis si on savait pas quoi faire, mon père nous faisait ranger le bois ou faire les devoirs.
_ Et ça vous plaît qu’il y ait plus de monde ?
_ Ben oui, j’aime bien rencontrer des gens, y a trente ans je connaissais tout le monde dans le village. Mais maintenant les gens sortent plus, personne se parle. Y z’ont même laissé tomber la fête de l’oiseau. J’ai l’impression d’être un étranger ici. L’autre jour, mon voisin est venu chercher un livre et je l’ai conseillé un peu, on a discuté, ça fait dix ans qu’on est voisins et on se disait juste bonjour. Maintenant, quand je le croise on discute cinq minutes, il aime bien la pêche aussi alors je me suis dit que j’allais lui montrer où je vais.
_ D’accord, vous dites que les gens viennent chercher des livres pour leurs enfants, ça veut dire qu’ils aiment lire ?
_ Oh, ben oui, au début y savent pas trop c’qu’ils veulent mais je leur montre des BD, vous savez Tintin, Quick et Flupke, tout ça et ils reviennent. Y a même une maman qui prenait un livre et une BD pour son fils et il avait droit à une autre BD que quand il avait fini le bouquin, là je lui ai filé « James et la grosse pêche » de Roald Dahl. Vous avez déjà lu Roald Dahl ?
_ Je suis peut-être un peu vieille pour ça…
_ Vieille ? Mais non, y a pas d’âge pour lire ça, c’est comme « Le Petit Nicolas », les gosses, ils adorent.
En riant, la journaliste appuya de nouveau sur le bouton du dictaphone.
_ Merci beaucoup, Paul, pour cet entretien. Je crois que j’ai tout ce qu’il me faut.
_ C’est rien, ça me fait plaisir.
Paul se leva pour serrer la main que lui tendait la journaliste et les spectateurs se mirent à applaudir. Surpris, il exécuta une petite révérence, qui fit redoubler les applaudissements.
3. La télé comme ambiance
Jacques, assis confortablement dans son canapé, dégustait sa pizza faite maison tout en feuilletant le dernier livre de Stephen King. L’activité se révélait bien sûr laborieuse, le livre de poche ayant une fâcheuse tendance à se replier dès que Jacques tentait d’utiliser ses mains pour saisir ses couverts. Après quelques tentatives infructueuses et une bordée de jurons, il opta pour le découpage style petits fours, attrapant de temps à autre un petit carré prédécoupé.
Son imagination commençait tout juste à dessiner le décor décrit par l’auteur lorsqu’un choc fit vibrer la cloison de plâtre qui le séparait de l’appartement voisin. Vibration suivie d’imprécations lancées par une voix féminine haute perchée. Machinalement Jacques tendit le bras pour augmenter le volume de la télévision, comme il le faisait à chaque fois que le couple voisin s’adonnait à leur hobby préféré : la scène de ménage. Ce n’est que lorsque, voyant que son geste n’avait aucun effet, il leva les yeux de son bouquin qu’il se souvint que les émetteurs de la région ne fonctionnaient plus.
Il haussa les épaules, résolu à ne pas laisser une dispute conjugale détruire cet instant de repos.
_ HAHAUT VABIEN DIS ?
_ HEGAER UH OHA !!!!
Jacques fronça les sourcils, concentré sur les phrases qui défilaient sous ses yeux.
_ HAAAA HUE AHEKARE !!!
Un second choc fit vibrer le mur, suivi du cliquetis caractéristique d’une myriade de morceaux de verre qui rebondissent sur le carrelage.
_ Bon allez, c’est bon, ça va, je vais voir ce qu’ils ont, font chier, c’est pas possible, putain, peux pas être tranquille deux secondes, ah ça, quand y a du monde, ça parle d’amour, d’enfants et des miracles de la vie à deux mais dans les coulisses, ça pète la vaisselle de grand maman et ça se chamaille pour des conneries !!
Sous l’énervement, Jacques jeta le livre de poche sur le canapé, non sans ressentir un léger pincement au cœur lorsque la page qu’il avait oublié de marquer disparut au sein de ses semblables.

Dix secondes plus tard, chaussé de ses charentaises préférées, il sonnait à la porte voisine, ironiquement décorée d’un cœur rouge brodé frappé d’un FOREVER qui n’était pas sans lui rappeler un tatouage de Biker. De l’autre côté, des pas se rapprochèrent sans se presser et la porte s’entrebâilla.
_ Oui ?
_ Euh, bonjour c’est le voisin…
L’écart s’agrandit pour laisser apparaître Marc, lui aussi en charentaises.
_ Ah bonjour, vous allez bien ?
_ Ben, justement…
_ C’EST QUI ? proféra la voix féminine depuis l’autre bout de l’appartement.
_ C’est le voisin, chérie !
_ AH ? Alors demande-lui s’il va aussi sur Internet pour regarder des salopes prendre leur douche devant des millions de gens !!!
Le visage de Marc se replia soudain sur lui-même comme si quelqu’un venait de lui écraser le gros orteil avec un sabot. Jacques éclata de rire et, malgré l’expression cramoisie de l’homme en face de lui, ne put s’arrêter avant une bonne minute.
Il parvint finalement à articuler :
_ Oui, ça m’arrive, malgré le fait que je n’aie internet qu’au boulot.
Cette remarque eut pour effet de redonner à Marc sa couleur d’origine. Ce dernier, soudain ragaillardi, entreprit alors de laver l’affront que venait de lui faire subir sa femme et répondit :
_ Il dit que lui aussi, ça lui arrive !!!
Le sourire de Jacques s’effaça instantanément car il était soudain conscient d’avoir posé le pied sur une pente glissante. Il tenta de faire taire Marc d’un signe de la main, secouant frénétiquement la paume de bas en haut. Ce qui n’eut absolument aucun effet.
_ Il dit que c’est parfaitement normal et que seule une femme trop coincée pourrait pas comprendre ça !!!
_ J’ai pas dit ça, madame !! Je me permettrais pas voyons !! Se défendit-il, mal à l’aise.
_ De toute façon, ça m’étonne pas, vous êtes tous les mêmes, les hommes, pensez qu’au cul !!!
_ Hé ben, au moins on y pense de temps en temps, nous !
Réplique ponctuée de l’explosion d’une tasse sur le guéridon du hall d’entrée. Jacques explosa :
_ C’est pas bientôt fini votre bordel ? Vous pouvez pas discuter normalement, non ? Est-ce que je balance des armoires normandes à la gueule des gens quand je suis pas d’accord, moi ? Merde ! Je suis venu sonner chez vous parce que j’arrive pas à lire mon bouquin tranquille avec le boucan que vous faites ! Ce qu’il vous faut c’est un putain de négociateur ou quoi ?
Marc recula d’un pas, manifestement impressionné par le fou furieux qui avait pris possession du corps de son voisin.
_ Maintenant, je vais entrer, vous posez vos munitions, on va s’asseoir et on va discuter. Poussez- vous ! Dit-il, bousculant Marc sans ménagement.


Jacqueline porta la tasse de thé à ses lèvres, soufflant doucement sur le liquide sucré pour le rafraîchir.
_ Je ne savais pas que les cloisons étaient aussi minces. Désolée si ça vous a dérangé…
_ C’est pas grave, ce que j’essaye de vous faire comprendre, c’est que si les scènes de ménage ajoutent du piment à votre vie de couple, c’est aussi une belle source d’emmerdements pour tous ceux qui vivent à cinquante mètres à la ronde.
_ C’est vrai qu’avec Jacqueline, on a parfois un peu tendance à s’emporter mais on se pardonne toujours à la fin, hein pitchoune ?
_ Oui mon chou, dites je pensais à un truc, ça vous dirais si on vous invite à manger demain soir pour se faire pardonner ?
6. Education
A défaut de pouvoir regarder la télévision, Roger tuait le temps en feuilletant le programme, et s’aperçut ainsi qu’une foule d’articles tous plus stupides les uns que les autres parsemaient l’hebdomadaire. « La mort du chien de Michel Drucker : la France est en deuil », « Jennifer Lopez doit payer un malus sur l’assurance pour ses fesses ».
Et je suis sûr que s’ils traitent le sujet au vingt heures, je vais trouver ça normal.
Philippe, comme à son habitude, sortit de sa chambre en trombe, lançant un « je sors ! A plus !» machinal.
_ STOP !
Roger prit une seconde pour apprécier le crissement de semelle sur le parquet ciré.
_ Qu’est-ce qu’il y a, P’pa ?
_ T’as fait tes devoirs ?
_ Hein, mais pourquoi… ? Tu demandes pas ça d’habitude ?
_ Si je le demande, mais mon temps de réaction est tellement long que t’es déjà en bas de l’immeuble quand je finis ma phrase. Alors ?
_ Non, mais j’ai juste des maths, je les ferais demain dans le bus.
_ T’as combien de moyenne en maths ?
_ Euh…8 mais c’est parce que la prof m’aime pas, elle me saque à chaque fois.
_ Bon, ben sors tes devoirs on va regarder ça.
_ Mais j’allais rejoindre les autres….ils vont m’attendre…
_ Exactement.
Un soupir exaspéré résonna au fond du couloir, suivi du choc des baskets sur le sol. Philippe entra dans le salon en traînant les pieds, tête baissée, comme s’il venait d’assister à un enterrement.
_ De toute façon, c’est des stats et des probabilités, tu vas rien y comprendre.
_ Si j’étais danseur étoile, je serais d’accord avec toi mais en tant qu’informaticien, je pense que ça devrais pas poser trop de problèmes.
_ Pourquoi ? Faut faire des maths pour jouer avec un PC ?
_ Jouer avec un PC ? Je m’amuse pas, je programme. Ca veut dire des probabilités, des algorithmes et tout ça.
_ Ah, je savais pas. Faut que je fasse des maths alors si je veux développer des jeux ?
_ T’as plutôt intérêt, oui. Pourquoi, ça te plairait d’apprendre à programmer ?
_ Ben ouais, j’ai plein d’idées mais je sais pas par où commencer.
_ Je peux t’apprendre si tu veux. On finit ça et je te montre…
_ Euh… pas aujourd’hui, les autres m’attendent mais demain je veux bien.
Roger se rendit soudain compte qu’il ne savait pas grand-chose de son fils. Il avait pour habitude, en rentrant du travail, d’allumer la télévision et de rester scotché au canapé jusqu’à l’heure du dîner, pour « se changer les idées » et «  se détendre », mais ce n’était manifestement qu’une manière efficace de perdre son temps.

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Adam et Eve

Au commencement, il n’y avait rien… Et Dieu, qui en avait un peu marre de tourner en rond, créa le monde. Il travailla comme un fou toute la semaine, tout excité qu’il était d’avoir un nouveau hobby, il créa les océans, les arbres, les oiseaux. Il créa l’homme, et pris de compassion lorsqu’il le vit lui aussi tourner en rond, il créa également la femme. Le septième jour, il créa l’ornithorynque…s’aperçut qu’il était temps de faire une petite pause finalement et contempla fièrement son œuvre en sirotant un petit café :

Adam : _ Bon alors, il faut que j’aborde le sujet doucement, surtout ne pas l’effrayer. Si je me grille, c’est foutu pour l’éternité.
Hé, salut Eve ! Comment tu vas aujourd’hui ?
Eve : _ Ca va bien ! Et toi, qu’est ce que tu fais ?
Adam : _ Hé bien, en fait j’aurais besoin de te parler.
Eve : _ Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Adam : _ Voilà, je réfléchissais….et…ça fait plutôt longtemps qu’on se connaît ?
Eve : _ Depuis notre création, oui, je sais pas exactement, mais…
Adam : _ Et on s’est plutôt bien entendu jusqu’ici, je veux dire, il n’y a jamais eu d’accrochage entre nous, on a toujours entretenu des rapports assez sains.
Eve : _ Oui, c’est vrai, maintenant que tu le dis.
Adam : _ Bien, donc je réfléchissais et je me demandais si tu ne pensais pas qu’il serait bien de passer à la vitesse supérieure ?
Eve : _ C'est-à-dire… ?
Adam : _ Ben, on est de bons amis, et vu qu’on est probablement ici pour un bout de temps, qu’il y a pas grand-chose à faire, à part se promener, tout ça, peut-être qu’on pourrait commencer à…comment dirais-je…explorer mutuellement nos corps.
Eve : _ Quoi ? Tu veux dire, le sexe ? Tu veux qu’on devienne amants ?
Adam : _ Oui, pourquoi pas, on l’a jamais fait ça peut être une bonne expérience, et je sais pas toi, mais depuis quelque temps, je ressens des choses bizarres en ta présence, une sorte d’excitation. Je me sens bien en ta présence. Je pense que je suis amoureux de toi.
Eve : _ Wow, écoutes Adam, ça me touche beaucoup ce que tu me dis, je trouve ça très mignon…
Adam : _ Mignon ?
Eve : _ Oui, mais je ne ressens pas la même chose pour toi, je suis désolée.
Adam : _ Comment ? Mais pourquoi ?
Eve : _ Hé bien, je trouve que tu te relâches un peu ces derniers temps.
Adam : _ A quel niveau ?
Eve : _ Un peu tous, au début tu étais prévenant, tu me faisais des petits cadeaux, et puis il y a l’hygiène…
Adam : _ L’hygiène ? Mais…
Eve : _ Oui, je ne sais même pas si tu t’en rends compte mais avant…comment dire ? Avant tu ne te permettais pas de péter en ma présence.
Adam : _ Oh, en pleine nature, tu peux faire pareil si tu veux.
Eve : _ Non, voyons, c’est dégoûtant. Et puis regarde ta feuille de vigne, elle est toute marron et fripée. Tu ne la changes même plus.
Adam : _ Parce que tu crois que c’est facile à faire tenir ? Maintenant que j’en ai trouvé une qui tient, je la garde.
Eve : _ Aaaaah, ça veut dire que tu ne l’enlèves pas pour dormir ?
Adam : _ Non, ben non. Tu l’enlèves, toi ?
Eve : _ Bien sûr, et je la change régulièrement.
Adam : _ D’accord, admettons, si je fais un effort à ce niveau là, il y a une chance pour que tu tombes amoureuse de moi ?
Eve : _ Non, écoute Adam, je préfèrerais… qu’on reste amis.
Adam : _ Amis ? AMIS ? Mais…non, non, c’est pas possible, je peux pas être dégoûtant à ce point, non.
Eve : _ Voyons, ce n’est pas grave, on a toujours fait comme ça.
Adam : _ Pas grave ? Mais tu es la seule femme au monde, dans l’univers entier et moi, moi, je suis le seul homme et tu préfèrerais qu’on reste amis ? C’est impossible !
Mais comment tu peux me faire ça ? Je rêve ! Non, écoutes, il doit y avoir une solution. Dis moi ce qu’il faut que je fasse ! Je changerais de feuille de vigne toutes les dix minutes si tu veux, j’irais péter à l’autre bout du jardin, je te ferais des cadeaux tout le temps.
Eve : _ J’ai bien peur que non, je n’ai pas envie de toi, Adam, il faut que tu t’y fasses.
Adam : _ OH non ! Je suis le pire des losers, je suis bon à rien, c’est foutu maintenant, seul pour l’éternité, SEUUUUUUUHEUUHEUUEHUEUL !!!!
Eve : _ Adam, je suis désolée, ce n’est pas la peine de te mettre dans des états pareils, viens dans mes bras, ce n’est pas grave.
Adam : _ Non, vas-t-en, je ne veux plus te voir.
Eve : _ ADAM ! Mais…je sais, je vais aller te faire une bonne tarte aux pommes pour faire passer ton chagrin, tu verras, ça te fera du bien de manger. Attends moi ici, j’ai repéré un pommier pas loin, je reviens.
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Elfes et fées

Une brume légère flottait entre les arbres, dissimulant le sol au regard des êtres de plus d’un pied de haut. L’humidité ambiante se condensait en gouttelettes sur la peau de Lénilaël, qui s’essuyait de temps à autre avec sa cape. La cascade n’était plus très loin, maintenant. Le bourdonnement de l’eau s’amplifiait au fur et à mesure qu’il avançait. Le feuillage, s’éclaircissant par endroits, laissait apparaître quelques rayons de soleil, à l’extrémité desquels voletait un nuage d’insectes. De temps à autre, il demandait sa direction aux arbres, principalement aux chênes, connus pour leur honnêteté.
Etant jeune, Lénilaël s’était égaré après avoir suivi les indications d’un bouquet de houx facétieux, qui s’était arrangé pour le faire tourner en rond. Il avait marché pendant des heures sans parvenir à retrouver le hameau, jusqu’à ce qu’un vieux chêne le remette sur le droit chemin. Depuis, il ne faisait plus confiance qu’aux chênes.
Quelques minutes plus tard, Il déboucha sur une clairière ensoleillée, traversée de part en part par une rivière agitée. La plupart des jeunes du hameau de Nasseyiad étaient déjà là, jouant bruyamment sous la cascade.
Son amie Erinéya l’attendait sur le bord opposé, allongée sur une roche, prenant un bain de soleil pendant que de petites fées voletaient autour d’elle, agitant de grandes feuilles de fougères pour lui faire de l’air.
Lénilaël chanta son nom, émettant un son cristallin qui la fit se redresser.
Peu de gens auraient entendu ce son car les elfes de N’taléad possèdent un langage bien particulier mêlant les cris d’animaux, le bruissement des feuilles et le ruissellement de l’eau. Seule une oreille exercée, élevée parmi eux pourrait les différencier des bruits de la forêt.
Elle lui répondit d’un signe de la main, lui proposant de traverser.
Lénilaël se rapprocha du bord et plongea dans l’eau fraîche, savourant la sensation du précieux liquide glissant sur sa peau argentée. Il rejoignit ainsi l’autre rive, captant au passage une conversation entre deux truites qui se plaignaient d’être dérangées sans arrêt. Il s’excusa auprès d’elles et refit surface en tentant de provoquer le moins de remous possible.
Erinéya l’invita à s’asseoir auprès d’elle, ce qu’il fit, aussitôt rejoint par une myriade de fées qui s’empressèrent de le sécher à l’aide de petits tampons de lichens, tout en bavardant de leurs minuscules voix.
Les deux elfes s’allongèrent un moment silencieusement, profitant de la douce chaleur du soleil. Il faut savoir que lorsque deux elfes se rencontrent, ils commencent par observer un instant de silence afin de prendre conscience de l’autre et de laisser l’ordre s’établir avant une conversation.
Il serait inutile de retranscrire la conversation car vous ne sauriez probablement pas l’apprécier, à moins que vous ne sachiez écouter le vent dans les arbres ou le chant des grillons.
Plus loin, un groupe d’enfants s’amusa à fredonner le refrain de l’eau. Celle-ci réagit peu à peu en formant une colonne qui s’éleva progressivement jusqu’à les dominer de plusieurs pieds. Ils changèrent d’intonation et l’onde s’étala au-dessus de leurs têtes de manière à former un gigantesque parasol liquide.
L’un d’entre leva la main et ils se turent simultanément, levant les bras bien haut pour accueillir le flot qui se déversait sur eux. Puis ils émergèrent à nouveau, riant aux éclats, prêts à recommencer.

Au bout d’un moment, une petite fée verte s’approcha de l’oreille d’Erinéya, portant ses mains en coupe pour lui susurrer quelque chose.
Son père l’attendait pour aller cueillir des plantes afin de préparer le repas du soir.
Après avoir remercié la fée, elle se leva et souffla doucement sur la joue de Lénilaël, équivalent d’un baiser humain, puis s’enfonça dans la forêt en direction de son hameau.
Il aurait préféré qu’elle reste encore un peu après tout le chemin qu’il avait parcouru pour la voir, mais il ne voulait pas l’empêcher d’accomplir ses devoirs envers sa famille. Aussi resta-t-il allongé tranquillement, pensant faire une courte sieste avant de se remettre en route.

Le sommeil commençait à le gagner lorsqu’il se rendit compte qu’un silence inquiétant régnait sur la forêt. Les oiseaux ne chantaient plus, ni les grillons. Lénilaël releva la tête et s’aperçut que les enfants aussi semblaient guetter quelque chose, le nez en l’air, en quête d’une odeur pouvant éclaircir la situation.
Le vent lui-même avait cessé de souffler, comme si la nature toute entière faisait une pause. L’elfe n’aurait pas été surpris si la rivière s’était arrêtée.
Soudain, le sol se mit à gronder, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Un grondement accompagné de secousses si violentes que plusieurs arbres se mirent à hurler de terreur. L’un d’entre eux, complètement paniqué, tentait de dire quelque chose à propos de ses racines mais il s’effondra avant de pouvoir finir.
De leur côté, les enfants cherchaient à sortir de l’eau en escaladant les rochers du rivage, assistés par les fées qui s’accrochaient à eux en papillonnant des ailes à toute vitesse pour les soulager de leur poids.
Lénilaël essaya de trouver un abri mais sa seule chance aurait été d’apprendre à voler et il n’avait ni les ailes ni le temps.

Les machines des hommes étaient revenues…


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Lis dans les lignes de ma main...

Lis dans les lignes de ma main
Les larmes de mes lendemains
Entre rire et mélancolie
Lis la ligne de ma folie
Alors que mon futur s’efface
La ligne du présent avance
Je compte sur la ligne de chance
Pour m’aider à faire face

Ce court poème introduit donc notre sujet d’aujourd’hui : La chiromancie, qui est je le rappelle, la lecture de l’avenir dans les lignes de la main.
Cette science millénaire faillit disparaître au XVIème siècle lorsque, révolté par la théorie réductrice selon laquelle les manchots n’auraient pas d’avenir, les principaux maîtres chiromanciens décidèrent de passer à la pilomancie, lecture de l’avenir dans les poils. Fort heureusement, ils furent rapidement découragés par l’aspect brouillon de cette discipline et optèrent pour un retour à la ligne.
Comment ça marche ? Selon la théorie, chaque événement de notre vie serait inscrit dans les rides de la paume de notre main. Certaines personnes particulièrement douées seraient même capables de lire entre les lignes et grâce aux progrès de la technologie, il est possible de contacter ces experts en lignes en ligne. Il suffit de scanner votre main et de l’envoyer pour consultation. Ces procédés ne sont pas nouveaux, plusieurs chiromanciens d’Orient profitèrent de la loi du Talion pour ramener du travail à la maison et travailler au calme.
Toute notre vie inscrite sur notre main ? C’est fascinant, imaginez la taille de la paume d’Adam. Il existe d’ailleurs une théorie intéressante sur le fait que, suite à une rupture avec Eve, il aurait découvert la paume de la connaissance, caché derrière un arbre..
Voilà, c’est à peu près tout ce que je peux vous dire sur le sujet.
La semaine prochaine, nous étudierons la chronomancie, qui consiste à lire l’heure dans les montres.
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Légèreté

Ca a commencé connement. J’étais tranquille dans ma voiture sur une petite route de campagne, en train d’écouter du Finley Quaye quand soudain un gros con m’a doublé en plein virage. Il est arrivé de nulle part et s’est probablement convaincu qu’il pourrait, grâce au puissant moteur de sa Mercedes, me dépasser en un rien de temps, qu’il y avait peu de chance qu’un autre gros con arrive en face avec un véhicule suffisamment performant pour sembler lui aussi sortir de nulle part et que je n’aurais probablement pas les couilles de le pousser dans le fossé. Hé ben, il s’est pas trompé, ce gros con.
Mais le truc le plus étonnant dans tout ça, a été ma réaction. En temps normal, j’aurais probablement hurlé, tapé du poing sur le volant, klaxonné mais là non. Je sais pas si c’était la conjonction soleil, musique tranquille et vacances mais je suis resté calme.
Et je l’ai pardonné.

Et là, je me suis soudain senti léger, très léger, comme si un poids venait d’être soulevé de mes épaules. J’ai vite fait le rapprochement et j’ai décidé de retenter l’expérience. En arrivant au boulot, je me suis enfermé dans les chiottes et j’ai fermé les yeux. J’ai pris le premier truc qui venait : le voisin qui fait chier son chien dans ma pelouse au moins une fois par semaine, histoire de me laisser une petite surprise quand je tonds. J’ai pris sur moi, je l’ai pardonné et j’ai laissé tout ça partir. Et, bon, ça va vous paraître con mais j’ai tiré la chasse dessus et là, rebelote, je me suis senti tout léger…

C’est devenu comme une drogue, j’ai commencé par pardonner aux camarades d’école qui se moquaient de moi, un petit peu chaque jour, en cachette, dans les toilettes, sans rien dire à personne, je voulais pas passer pour une tarlouze. Puis j’ai pardonné à mes ex. Et il m’en fallait de plus en plus, je pouvais plus m’arrêter. J’ai pardonné à mes parents tout ce que j’avais pu leur reprocher pendant toutes ces années, à mes profs, à mes différents patrons, tout ça petite dose par petite dose, savourant cette légèreté soudaine qui m’envahissait dès que je laissais s’envoler tous ces sentiments néfastes à leur égard. Puis j’ai pardonné à ma femme, d’abord le passé, puis au jour le jour. Je ne m’étais pas rendu compte que j’en étais venu à lui reprocher tant de choses, toutes ces petites manies qui me faisait rire au début…

Et puis, au bout de quelques semaines, je me suis retrouvé sans rien. Plus rien à pardonner à personne, j’avais les mains qui tremblaient, un sentiment de vide qui me bouffait l’estomac.
C’est là que je me suis mis à regarder la télé, les infos, les documentaires sur la guerre, tous ces trucs qui vous foutent une boule au bide et vous font vous demander s’il vaudrait pas mieux se tirer une balle que de vivre dans un monde pareil. Bon ça a pas été facile, mais là aussi j’ai pardonné, il m’a fallut faire un gros effort pour pas juger, essayer de les comprendre, tous. Les politiciens, les militaires, les tortionnaires, les assassins, tous ceux qu’on vous pousse à haïr par le biais du petit écran mais j’y suis arrivé. Jusqu’au bout.

Et encore une fois, il ne me restait plus rien. J’ai bien essayé de pousser les gens à me faire du mal mais ça marchait pas, quand je les poussais trop à bout, ça devenait de ma faute et j’arrivais pas à leur en vouloir pour pouvoir les haïr et ensuite leur pardonner.

J’étais comme un con. Plus moyen de trouver qui que ce soit qui me pourrisse la vie et j’étais toujours pas satisfait…
C’est là que j’ai eu l’idée : je me suis pardonné à moi-même. Je me suis repassé toutes les conneries que j’avais fait, toutes celles que j’avais dit et, peu à peu, j’ai fait la paix avec moi-même.
Ca a été comme un orgasme, un bouquet final, l’apogée de plusieurs semaines de masturbation intellectuelle. Le poids qui pesait sur mes épaules a disparu, la culpabilité, le ressentiment et mon mal de dos par la même occasion. Ca m’a tellement fait de bien que j’ai hurlé ma joie. Dans les chiottes. Au boulot. Et tout l’étage m’a entendu. Mais ça aussi je me le suis pardonné…
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Comment garder sa femme ?

Gisèle posa sa tasse de thé sur la table de chevet, et lissa sa chemise de nuit en soie, appréciant la douceur du textile sous ses doigts. Voilà ce qu’elle aimait, la douceur. Et ce n’était certainement pas Roger, allongé sur le lit, plus attentif à l’écran de télévision qu’à aucun de ses soupirs désapprobateurs, qui allait lui en apporter. Elle le fixa quelques instants, espérant en vain qu’il lui accorde ne serait-ce qu’un bref regard, avant d’abandonner et de se glisser sous les draps.
Gisèle tapota son oreiller pour lui donner un peu de volume et y posa sa nuque, observant ce plafond blanc et vide, sans pouvoir s’empêcher de le comparer au quotidien de sa vie amoureuse. Pas un défaut, pas une aspérité, surtout ne pas faire de vagues. Esquiver les conflits était devenu un art pour Roger, à peine le sujet épineux était-il abordé qu’il se retrouvait déjà à l’autre bout de la maison, prétextant une corvée soudain urgente.
Gisèle parvenait même parfois à en tirer avantage, une allusion aux sacs poubelles entreposés dans l’entrée puis un début de conversation portant sur leur dernière vraie nuit d’amour ou sur sa belle-mère et les détritus étaient prêts pour le ramassage en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

_ J’ai décidé de partir vivre chez Géraldine, demain.
_ Je sais. J’ai vu que ta valise était prête.
_ Et… ?
_ Et quoi ?
_ C’est tout ce que tu trouves à dire.
_ Je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.

Gisèle attrapa sa tasse de thé et but une longue gorgée, tentant de revenir mentalement sur ses pas pour savoir comment leur relation en était arrivée là. Elle avait beau chercher, elle ne trouva pas de déclencheur, pas d’événement majeur à l’origine de cette échec. Leur amour s’était tout simplement effrité peu à peu, rongé par les effets corrosifs d’une trop longue exposition à la monotonie.

Triste mais résignée, elle reposa sa tasse vide et éteignit sa lampe de chevet, prête à entamer sa dernière nuit dans le lit conjugal.

_Bonne nuit
_Bonne nuit

Le sommeil, bizarrement, vint rapidement.

La sonnerie stridente du réveil la tira difficilement de ses rêves. Gisèle tenta d’ouvrir les yeux mais ses paupières, collées par les larmes séchées résistèrent un instant avant de céder. Elle voulut se retourner pour appuyer sur le bouton du réveil mais là aussi rencontra une résistance, de nature différente cette fois. Son poignet était attaché au montant du lit par un morceau de cordelette en nylon. Etonnée d’abord, puis effrayée, elle tenta de se débattre, en vain. Son autre poignet et ses deux chevilles étaient immobilisés de la même façon.
Roger, assis au pied du lit, la regardait, compatissant.

_Roger ? Qu’est-ce que tu fais ?
_ J’ai mis du Valium dans la bouilloire. Je ne veux pas te laisser partir.
_ Et tu pouvais pas juste me le dire ? Détaches moi maintenant !
_ Je veux que tu restes avec moi.
_ Mais tu vois pas que ça sert plus à rien ? Il n’y a plus d’amour entre nous !
_ Si, il y en a encore, il a juste changé de forme.

Gisèle, comprit soudain qu’elle venait d’obtenir quelque chose qu’elle attendait depuis très longtemps tout en se disant qu’elle en avait finalement plus envie. Elle l’avait, sa preuve d’amour.
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La musique de la vie

Gustave s’assit sur un banc, et regarda courir Espoir, le sourire aux lèvres. L’été battait son plein, et le labrador s’en donnait à coeur joie, pourchassant les pigeons et les tourterelles, tout en aboyant gaiement, se livrant à un jeu aux règles connues de lui seul. Espoir était son seul véritable ami, le seul sur lequel il puisse compter, le seul qui soit resté à ses côtés, même pendant les moments les plus difficiles, même pendant les hivers les plus froids, le seul.
C’était une de ces journées où il prenait plaisir à traînasser, à marcher sans but, pour apprécier cette chaleur que beaucoup de gens comme lui regretteraient dès les premiers jours de Novembre.
Gustave ramassa un mégot dans le cendrier et sortit une boîte d’allumettes de son vieux pardessus usé, pour l’allumer. Tout en aspirant à grandes bouffées sur sa cigarette, il regardait passer les gens. Autant de passants, autant de vies différentes. Mais ses yeux s’attardaient le plus souvent sur ceux qui déambulaient lentement, la tête baissée, la mine maussade. Ces gens-là respiraient la tristesse à plein poumons, ils ne savaient plus apprécier le soleil, ne voyaient plus la vie, et se laissaient guider par le courant de la foule, le coeur noyé par les regrets. Personne ne pouvait rien pour eux, à part peut-être eux-mêmes.
L’argent ne fait pas le bonheur, tout le monde connaît cette phrase mais très peu la comprennent. Gustave, lui, avait eu tout le temps d’en apprécier le sens. Car il savait ce qui faisait le bonheur, il savait où le trouver. C’est pour cela qu’il avait arrêté de courir après des illusions, d’arpenter le monde à la recherche de quelque chose qui se cachait en fait à l’intérieur de lui-même. Son bonheur à lui, c’était une petite musique, un petit bout de mélodie qui faisait ressurgir dans sa tête les meilleurs instants de sa vie. Quelque part, au plus profond de son être, cet air résonnait continuellement et faisait battre son coeur même s’il ne parvenait pas toujours à l’entendre. Parfois, lorsqu’il était seul, couché dans une station de métro, elle le réchauffait, et le poussait à survivre, lui rappelant que même lorsque tout espoir parait perdu, il reste encore une chance, que les meilleurs moments d’une vie arrivent toujours sans prévenir et qu’il faut savoir les reconnaître.
Gustave appela Espoir, qui se précipita immédiatement pour lui lécher le visage, plusieurs firent des écarts afin d’éviter cette boule de poils crasseuse qui semblait leur foncer droit dessus. Une jeune mère attrapa par le bras son fils qui faisait mine de s’approcher pour le caresser. Les gens ne comprenaient pas que sous cette saleté se cachait l’âme la plus pure qu’ils ne verraient jamais. Aveuglés par les apparences, ils ne parvenaient pas à discerner ce qui fait les véritables qualités d’un ami.
La petite musique se mit à jouer, pour chasser la tristesse qui s’emparait de Gustave. Comment leur faire comprendre ? Comment leur faire entendre cette musique s’ils ne voulaient pas l’écouter ?
Un jeune homme en costume s’arrêta près de lui et offrit un morceau de son sandwich au labrador, puis il écarta sa veste et sortit une cigarette de la poche intérieure, qu’il tendit à Gustave en souriant.
_ Ce n’est pas grand-chose mais je n’ai pas d’argent sur moi.
_ C’est déjà beaucoup, et je vous en remercie. Je prendrai beaucoup plus de plaisir à fumer cette cigarette que je n’en aurais eu à fumer un billet de cent francs.
Le passant éclata de rire et reprit sa route.
_ Bonne journée !
_ Vous aussi, mon jeune ami.
Dans ces moments-là, il savait que tout n’était pas perdu, que la gentillesse et la compassion existait encore dans le coeur de certaines personnes. Gustave coinça la cigarette derrière son oreille et tapota doucement la tête d’Espoir, avant de se lever péniblement.
_ Allez, boule de poils. Il est temps de rentrer.

Ils marchèrent longtemps, traversant ces rues devenues si familières au cours de toutes ces années, s’arrêtant de temps à autre pour saluer les commerçants et bavarder un peu, recevant parfois quelques pièces ou un reste de repas, quelques preuves d’une bonté désintéressée. Gustave savait que les sourires qui accompagnaient ces dons étaient sincères, tous ces gens étaient aussi heureux de donner qu’il l’était de recevoir. Heureux de servir, d’être utiles.
Peu à peu, la nuit tomba, les rues se vidèrent jusqu’à ce qu’ils soient seuls sous le halo blanchâtre des lampadaires.



Espoir marchait patiemment à ses côtés, penchant parfois la tête pour le regarder, comme s’il attendait que l’un d’eux reprenne une conversation tout juste interrompue.
_ Ce soir, nous allons profiter de cette belle nuit étoilée pour dormir au parc, qu’en dis-tu, Espoir ?
Le labrador émit un jappement enjoué qui lui valut une caresse sur la tête, et une petite séance de grattage derrière les oreilles.
_ Marché conclu !
Une fois arrivés au parc, Gustave retira son pardessus et l’utilisa comme couverture, couché sur le dos pour contempler le ciel étoilé. Dans sa tête jouait doucement ce petit air qu’il connaissait si bien. Espoir vint se blottir contre lui en poussant un petit grognement de contentement.
Le vieil homme soupira, exprimant sa lassitude. Une douleur soudaine lui emplit le bras gauche, lui faisant serrer les dents. Le labrador releva la tête, le fixant d’un air inquiet.
_ Et voilà, Espoir. C’est ici que je t’abandonnes, voici venue la fin de ma musique. Je comptes sur toi pour t’occuper d’un autre vieillard et l’aider à vaincre la solitude, comme tu as bien voulu le faire pour moi. Merci à toi, et adieu.
Puis il marmonna en fermant les yeux, se parlant à lui-même.
_ C’est une magnifique soirée pour partir.
Peu à peu, la douleur se fit plus forte, se propageant dans sa poitrine. Mais Gustave ne sentait rien, il était beaucoup trop occupé à écouter cette musique, ce petit air entraînant qui emplissait son corps lentement.

Ce soir-là, plusieurs entendirent un chien qui hurlait, au fond du parc, mais personne ne sut qu’il chantait ses adieux, à sa manière, sur un air que peu de gens connaissent.
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Rencontre sur Internet

Mercredi 23 Janvier

Conversation sur le chat de TV.com

Katryn59 : Je regardes Dexter, là je suis accro à cette série
Mightyboosh : C’est clair que ça doit être une des meilleures en ce moment
Katryn59 : Tu m’étonnes, les persos, l’histoire, tout, c’est excellent.
Mightyboosh : T’en es où dans la série ?
Katryn59 : J’attaque la saison 2 et toi ?
Mightyboosh : Ben je suis en train de télécharger le tout dernier épisode, j’ai hâte que ça se termine
Katryn59 : Ca fait bizarre d’éprouver de la sympathie pour un serial killer.
Mightyboosh : ouais mais Michael Hall joue tellement bien.
Katryn59 : Et toi c’est quoi ta série préférée.
Mightyboosh : Ben, mightyboosh comme mon nom l’indique 
Katryn59 : Connais pas, c’est quoi ?
Mightyboosh : C’est pas facile à décrire, une sorte de série surréaliste anglaise avec des persos bizarres comme un gorille qui parle et deux gars déjantés qui veulent devenir des stars.
…..

Lundi 12 Février

Yohan s’assit sur le lit, un plat de lasagnes surgelé sur les genoux et ajusta sa webcam, de manière à apparaître à l’écran. La voix de Catherine lui parvint par les hauts parleurs de son PC :
_ Tu manges quoi ?
_ Des lasagnes, j’avais la flemme de faire à bouffer. Et toi ?
_ Des carottes rapées, j’avais pas trop faim.
_ Ca a l’air bon.

Catherine enfila une fourchette chargée de carottes dans sa bouche, fermant les yeux, exagérant le plaisir que cela lui procurait.

_ Mmmmh.
_ On échange ?
_ hoauis, hu enwa har ehail ?
_ Voyons mademoiselle, on ne parle pas la bouche pleine, tes parents ne t’auraient donc rien appris ? De toute façon, mon scanner de lasagnes ne marche plus.
_ ah ah !

Yohan attrapa la télécommande de sa télévision, la braquant sur l’écran.

_T’es prête ?

Catherine fit de même de son côté.

_ Télécommande parée !
_ Bon alors trois, deux, un, lecture !

Ils passèrent ainsi l’heure suivante à regarder un épisode de Heroes en simultané, commentant les diverses scènes, échangeant leurs opinions sur les choix des personnages principaux.
Yohan appréciait beaucoup le sens de l’humour de Catherine, qui ne manquait pas une occasion de se moquer des situations farfelues inventées par les scénaristes.
_ Le jour où seule une pom pom girl pourra sauver le monde, je te dis, on est pas dans la merde.
_ Tu m’étonnes ! répondit Yohan en riant.

A la fin de l’épisode, ils éteignirent leurs télévisions, se rapprochant de leurs PC respectifs.

_ Bon, bonne nuit ma petite, je te fais de gros bisous.
_ Moi aussi fais de beaux rêves.
_ On dit qu’on se fait Weeds demain alors ?
_ Pas de problème, par contre, j’ai pas fini de télécharger le deuxième épisode mais ça devrait être bon demain.
_ Ok, Salut
_ Salut

Mardi 13 Février, 19h

Yohan lança messenger et, voyant que Catherine n’était pas encore connectée, partit se doucher.

19h24

Catherine n’était toujours pas connectée, bizarre, d’habitude, elle était là depuis longtemps à cette heure-ci. Tant pis, il mangerait sans elle.

20h47

Il décida de lancer un film, elle avait dû avoir un empêchement, cela reportait leur rendez-vous à demain. Elle aurait quand même pu le prévenir.

Mercredi 14 Février, 18h57

Yohan avait préparé une rose pour la St Valentin, il avait pensé lui offrir une rose virtuelle mais ce serait tellement plus sympa de la sortir de derrière son dos.

20h00

Catherine n’était toujours pas connectée. Il commençait à s’inquiéter et s’il lui était arrivé quelque chose ?

21h30

N’y tenant plus, il se rendit sur TV.com pour voir si quelqu’un avait de ses nouvelles. Klingon2400 ne lui avait apparemment pas parlé depuis deux jours et son profil Myspace indiquait qu’elle s’était connectée pour la dernière fois le 10 Février. Décidément, quelque chose n’allait pas.

Vendredi 16 Février

Toujours rien, Catherine avait, semblait-il, disparu de la toile sans laisser de traces. Elle lui manquait. Yohan n’osait pas regarder ses épisodes de Weeds, car dans un coin de sa tête cela revenait à abandonner tout espoir. Il vérifiait régulièrement ses E-mails en quête d’un quelconque signe de vie.

Samedi 24 Février, 20h30

Yohan, tournant en rond dans son appartement, se décida finalement à regarder l’épisode de Weeds qu’il gardait sur son disque dur, s’avouant vaincu.
_ Me laisser en plan comme ça, je peux pas l’attendre toute ma vie.
Il se préparait à appuyer sur lecture lorsque la sonnette retentit.
Etonné d’être dérangé à cette heure-ci, il entrebâilla la porte pour identifier le visiteur, puis l’ouvrit toute grande, ainsi que sa bouche et ses yeux, figés par la surprise.
Catherine l’attendait de l’autre côté, tendant devant elle un plat de lasagnes surgelées pour deux personnes.
_ Bonjour !
_ Bonj..Ben t’étais où ?
_ c’est une longue histoire, tu me laisses rentrer ou faut que je t’assommes avec le dîner que je voulais t’offrir ?
_ Euh, oui, viens. Répondit Yohan en s’effaçant devant elle.

20h50

_ Ca y est c’est cuit ! Tu me racontes ta longue histoire, sinon pas de weeds pour toi mademoiselle. Menaça Yohan en se jetant sur le canapé.
_ Bon, elle est pas si longue que ça, c’est juste que je voulais pas rester dehors. En fait mon PC a grillé et j’ai perdu toutes mes infos, du coup je pouvais plus contacter personne. Mais je me suis souvenue que j’avais imprimé un texte à toi avec ton nom et prénom dessus, je me suis aussi souvenue que tes parents habitaient à Nice, du coup, j’ai appelé tous les Coudier du bottin de Nice jusqu’à tomber sur eux, j’ai demandé ton adresse, j’ai pris deux semaines de vacances et voilà ! dit-elle, écartant les bras comme si elle venait d’effectuer un numéro de magie.
_ Mais ils m’ont rien dit.
_ Je voulais te faire la surprise.
_ Si tu savais comme je me suis inquiété. Tu m’as manqué.
_ A moi aussi, tu m’as manqué. Tu crois que je me serais tapé 800 bornes pour te voir sinon ? Maintenant, pose ces lasagnes que je t’embrasse.

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Une journée pour faire le vide

Ce matin à 7h00, comme tous les jours, mon radio réveil a retenti dans mon oreille gauche ( je le mets toujours le près possible de mon oreille pour être sûr de l’entendre ).
Mais, pour un raison ou une autre, le flash info qui ne manque jamais de m’arracher le tympan ( le tympan gauche, bien sûr ) m’a aussi bouleversé le cerveau. Je sais pas, peut-être les guerres ou les élections, le chômage. Toujours est-il que la première chose qui m’est venue à l’esprit en ouvrant les yeux est : Aujourd'hui, c'est décidé, je n'irai pas travailler. J'ai vraiment mieux à faire.
Je me suis aussi dit que puisque cette journée était la mienne, un genre de petite fête nationale pour moi tout seul, autant bien la préparer. Je me suis donc lavé, rasé et j’ai enfilé mes habits du dimanche ( bien qu’on soit mardi ). Ensuite j’ai chargé toutes les pubs reçues dans ma boite aux lettres depuis un an ( je ramasse aussi celles des voisins des fois, quand elles traînent ) dans le coffre de ma voiture, un break fort heureusement. J’y ai également mis ma télévision et une hache.
Je suis allé me garer devant l’entrée de l’Intermarché, où je me suis délesté de toute cette paperasse superflue. Plusieurs personnes autour de moi ont applaudi, d’autres m’ont même aidé jusqu’à ce que le directeur du magasin arrive ( courageux les gens mais seulement dans l’anonymat ). Il m’a demandé ce que j’était en train de faire.
_ Voyez-vous, monsieur, je lui ai répondu, malgré l’autocollant sur ma boîte aux lettres, l’un de vos livreurs, dans un moment d’égarement, je n’en doute pas, dépose trois fois par semaine depuis un an, un monticule de publicité dans ma boite aux lettres. Je suis donc venu pour deux choses : d’abord vous prévenir à propos de votre livreur, peut-être devriez vous discuter avec lui parce que des moments d’égarement aussi fréquents sont peut-être précurseurs du syndrome d’Alzheimer. Un de ces jours, il risque de s’égarer pour de bon.
Ensuite, étant donné que je ne vais pas lire tout ça malgré l’intérêt certain que je porte à la littérature, je me suis dit que vous désireriez peut-être la redistribuer à des gens que ça intéresse.
Là, j’ai dit au revoir et je suis reparti sans attendre sa réponse, ou qu’il referme sa bouche béante.
La deuxième étape fut la place publique, mais se garer en plein centre ville à 9h du mat, c’est quasi impossible, le seul choix qui me restait était une place en zone bleue et je n’avais pas de disque de stationnement. Heureusement un couple de policiers faisait le tour des pare brises en verbalisant gaiement. J’ai donc fait mon créneau et suis parti les prévenir que je n’en avait que pour dix minutes, que j’avais des trucs à transporter et que je n’avais pas de disque.
Ce qu’ils m’ont répondu : C’est une zone bleue, ici monsieur, vous ne pouvez pas rester là sinon nous serons obligé de vous donner une amende.
Ce que je leur ai répondu : Vous ne voulez pas attendre dix minutes juste ? Si je ne suis pas revenu, je serais heureux de payer la prune.
Ce qu’ils m’ont répondu : Non, monsieur, c’est la loi, si vous n’avez pas de disque, c’est une amende.
Ce que je leur ai répondu : Rien, ça va pas non, j’avais trop les nerfs, je suis retourné à ma voiture.
Là, j’ai pris un single qui trainait depuis un moment dans la boite à gants et je l’ai posé sur le tableau de bord, NTM Nique la police, je sais pas si vous connaissez. Comme ça au moins, j’avais un disque, peut-être apprécieraient-ils l’attention. Ensuite, j’ai attrapé ma télé et je suis allé l’exploser à coups de hache sur la place publique. C’était jouissif. Là aussi, des gens ont applaudi ( dans ces cas-là, y a toujours au moins un con qu’applaudit ). J’étais content, c’était mon petit feu d’artifice. Puis je suis reparti.
Pas de prune sur le pare-brise, les flics devaient pas avoir fini leur ronde, tant mieux.
J’ai repris la voiture et en rentrant, il m’est venu une idée en plus d’une place de parking, du coup, j’ai décidé de me servir des deux. Parfois la vie vous offre des trucs, faut pas cracher dessus parce qu’après elle se vexe, et elle vous offre plus rien.
Une fois dehors, j’ai attrapé un gars au hasard et on a commencé à discuter.
_ Monsieur, je ne vous félicite pas !
_ Pardon ?
_ Oui, vous n’avez pas honte ?
_ Mais de quoi ?
_ Hé bien, des guerres, de la famine, du chômage, du réchauffement de la planète ?
_ Mais ce n’est pas de ma faute !
_ Ah si, il faut bien que quelqu’un soit responsable, on a eu une réunion hier avec le comité et aujourd’hui c’est vous le responsable. Demain, c’est quelqu’un d’autre mais aujourd’hui, c’est vous. Alors ? Qu’est-ce que vous comptez faire ?
_ Moi ? Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je n’y peux rien !
_ Ah, c’est facile, ça. Je ne peux rien faire, je suis tout seul, je n’ai aucun pouvoir, on ne peut rien y changer. Allons, on nous la fait tous les jours.
_ Ben, je sais pas moi, je vote ?
_ C’est déjà ça, mais ça ne résout pas tout.
_ Le covoiturage ? Aider mon prochain ?
_ Pas mal, vous me ferez le plaisir de militer aussi et de gronder un peu les gens qui polluent, et qui ne sont pas gentils parce que rappelez vous, c’est vous le responsable aujourd’hui, c’est sur vous que ça retombe.
_ Je…je vais essayer.
_ Bien, au revoir monsieur et faites moi le plaisir d’assumer un peu vos responsabilités.
_ Au…ben…au revoir.
Là-dessus, je suis remonté dans ma voiture et je suis rentré chez moi. J’ai lu un peu, puis vu, que j’ai plus de télé, j’ai regardé par la fenêtre, j’ai pas vu d’agression, pas de voitures qui brûlent, pas d’enfants qui meurent de faim. Juste des gens vaquant à leurs occupations. Ca m’a fait du bien.
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Les origines du piercing

Peu de gens savent d’où vient le piercing.
Qui a bien pu lancer cette mode et comment a-t-il pu penser à se perforer l’oreille pour y accrocher toutes sortes de bouts de ferraille ?
Si vous le demandez à un punk de la vieille école, il vous soutiendra que tout vient de la vache qui rit, ce sympathique animal, emblème du mouvement anarchiste ( mais ça personne le dit, et mort aux vaches alors ? Hein ? ).
Mais l’origine du piercing remonte à beaucoup plus loin. En creusant un peu, on découvre que l’inventeur de cet objet certes fort joli mais si peu utile n’est autre que Gérard Christ, le frère caché de Jésus Christ ( voir Da Garcimore Code ).
Pour l’anecdote, alors qu’il rendait visite à son frère bien-aimé sur la croix pour lui apporter un peu à boire ( parce que faut pas croire, ça tape le soleil quand on reste en calbutte sur le mont Sinaï toute la journée ), il s’aperçut que les clous lui seyaient et lui donnaient l’air cool.
Sans plus attendre, il retourna chez lui afin de voir si lui aussi portait bien le clou ( et non pas le contraire ). Malheureusement, il s’arrêta au premier coup de marteau car l’expérience révéla étonnamment douloureuse. Sans blague, me direz-vous. Mais Gérard Christ, demi-frère de fils de dieu, n’était pas homme à se laisser arrêter par si peu. Il se creusa la tête, essaya de se planter un clou à bout rond dans la main, pour voir si la pointe était à l’origine de la douleur. Ce qui lui permit de constater que ce n’était pas tant l’objet mais la partie du corps dans laquelle il tentait de le planter. Quelques hurlements plus tard, il opta donc pour l’oreille, le lobe plus précisément.
Et encore quelques hurlements plus tard, il décida de revenir au clou pointu, pour une meilleure pénétration dans la peau.
Voici donc comment le piercing fut inventé. On ne retint pas le nom de Gérard Christ car, malgré des débuts prometteurs, son entreprise fit faillite lorsqu’il mourut du tétanos.
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Le jour où le soleil ne s'est pas levé

Quand mon réveil a sonné ce matin, ma première réaction en ouvrant les yeux, a été de le retarder d’une heure. Pas question que je me lève alors que la nuit est encore là.
Quand il a sonné pour la seconde fois, je suis tout de même allé vérifier l’horloge de la cuisine, pour apprendre que j’étais en retard au boulot. Bon, pas la première fois, probablement pas la dernière. Après m’être acquitté de mes ablutions quotidiennes, je vous passe les détails, je me suis mis en route.
Et là, j’ai trouvé Dédé, mon voisin, le nez en l’air, absorbé dans la contemplation du ciel. Dédé est agriculteur, maître en sagesse rurale et un véritable dictionnaire de jurons à rallonges (mes préférés). Il n’est pas rare, lorsqu’il rentre ses vaches pour la traite, d’entendre son chant mélodieux et coloré s’élever au fond des prés. J’aime boire ma bière d’après le boulot au doux son des "nomdedieudeputaindebordelàculdepompeàmerde".
Toujours est-il qu’il était là ce matin.
_ Bonjour Dédé, ça va ?
_ Ben non, vous voyez pas ? Le soleil s’est pas levé !
_ Ah, c’est pour ça qu’il fait encore nuit ?
_ Ben oui, ça doit être encore une de leurs éclipses, ou alors le réchauffement climatique, fallait bien que ça finisse par arriver.
_ M’en parlez pas, je suis en retard au boulot à cause de ça. Me suis levé une heure trop tard.
_ Ah moi, ça risque pas, je me lève au chant du coq.
_ Justement ! Le coq est censé commencer à chanter au lever du soleil, non ?
_ Non, c’est une légende, ça, il chante quand il a envie de se taper une poule. Et croyez-moi, ça, ça vaut tous les réveils du monde.
_ Ah ? Bon. Et ben bonne journée. Vous allez rester là à attendre le soleil ?
_ J’ai du boulot, qu’est-ce que croyez ? Les vaches m’attendent.

Après un court trajet en voiture, je suis arrivé en ville. Apparemment tout semblait normal, à part pour le ciel désespérément noir et l’éclairage public tournant à plein régime.
A un carrefour, un illuminé se promenait en toge en scandant des slogans de fin du monde et de jugement dernier.
_ Repentez-vous, car le jour du Jugement est arrivé, les ténèbres tombent sur notre monde !
Profitant du feu rouge, j’ai baissé ma vitre et lui ai fait signe de s’approcher. Heureux de voir que l’on s’intéressait à lui, il m’a rejoint en trottinant.
_ Le seigneur va bientôt nous rappeler à lui pour nous juger.
_ Oui, bonjour, d’après vous, c’est dû au Jugement Dernier tout ça ? Dieu qui fait des siennes.
_ Tout à fait, le moment est venu de répondre de nos actes et de confronter nos erreurs.
_ Et ça dure longtemps ?
_ Pardon ?
_ Ben, juger tous ces gens. Parce qu’on est quand même un paquet, mine de rien.
_ Je sais pas.
_ Allez, quoi, vous avez bien une petite idée. Il doit être un minimum organisé, dieu là, ça fait longtemps qu’il prépare son coup, y en a pour quoi ? Une semaine ?
_ Je sais pas, oui peut-être ?
_ Bon on va dire une semaine alors, merci, le feu est vert, je dois y aller.
J’ai redémarré et le gars est resté là à me regarder partir. Même les experts ne savent pas combien de temps ça va durer, ça va être un beau bordel.
Je suis donc arrivé au boulot avec une heure et demie de retard. A peine le temps de poser ma veste et le patron m’avait déjà appelé dans son bureau.
_ Vous vouliez me voir ?
_ Oui, je voulais savoir si vous comptiez arriver à l’heure un de ces jours ?
_ Bien, justement, ça me fait plaisir que vous abordiez le sujet, parce c’est un peu particulier aujourd’hui non ?
_ Vous parlez du soleil ? Vous avez peur du noir ?
_ Non, mais maintenant que vous le dites, y en a qui doivent être bien emmerdés. Juste que les experts pensent que le Jugement Dernier a commencé, ça pourrait durer au moins une semaine. Je me posais donc la question : Est-ce que le Jugement Dernier est compté en jour férié ? Parce que ça va être mon tour à un moment ou à un autre, il faut bien que je me prépare un peu, on n’a pas des RTT spéciaux pour ça ?
_ Vous vous foutez de moi ? C’est un jour comme les autres.
_ Sauf qu’il fait nuit.
_ Et alors ? Ca vous empêche de bosser, votre bureau est éclairé à ce que je sache.
_ Oui, mais du coup, ça doit être payé à 150 %.
_ En quel honneur ?
_ Ben, tarif de nuit.
_ Mais on est en plein jour !
_ Mais il fait nuit.
_ Bon, écoutez, vous m’énervez, prenez un jour de congé, je vais me renseigner à propos de tout ça, je vous appelle ce soir pour vous dire où ça en est. Mais si vous arrivez encore en retard, je vous vire.

Et voilà, le temps de rentrer chez moi, d’écrire ça et je vais aller me recoucher. J’espère que le soleil sera là demain parce ce que je pense pas que je puisse dormir une semaine d’affilée. Si ça continue, je vais devoir m’acheter un coq.
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La sexualité des bigorneaux

Dans le cadre de notre émission «  les animaux ne sont pas des bêtes », nous allons aujourd’hui nous intéresser à un animal méconnu : le bigorneau.
Qui, parmi nous, ne s’est jamais extasié devant le spectacle grandiose d’un troupeau de ces mollusques gambadant joyeusement dans les grandes plaines sous-marines au large de la Bretagne. Oui, mais non, c’était une question rhétorique, pas la peine de répondre, je m’en fous que vous n’ayez jamais été en Bretagne.
A la fonte des neiges, donc, lorsque les premiers bourgeons apparaissent sur le goémon, le bigorneau sort de son hibernation, ouvre la petite porte de sa coquille, pousse un bâillement et se met en quête de nourriture afin de reconstituer la graisse perdue au cours de l’hiver. Il rejoint ainsi ses congénères, broutant paisiblement la végétation marine.
Après plusieurs jours de festin, nos amis, mus par leur instinct animal, encore très présent malgré leur intelligence hors du commun, s’attellent à la lourde tâche de perpétuer leur espèce. Ce qui me permet de placer ici un bon mot du commandant Cousteau : ils se mettent au bulot. Ah l’humour des océanographes !
Les mâles se dressent fièrement sur leur séant et entonnent leur hymne nuptiale jusqu’à ce qu’une femelle envoûtée par leur voix puissante se laisse féconder.
D’ailleurs, si vous plongez la tête dans l’océan Atlantique, lors des premiers jours du printemps et que vous tendez l’oreille (pas trop parce que c’est un coup à attraper une otite) vous ne manquerez pas d’entendre les chœurs de bigorneaux en rut.
Lorsqu’il devient évident que la femelle est intéressée, nos amoureux sortent de leur coquille et entament une danse complexe, que l’on pourrait, en simplifiant, traduire par : Chez toi ou chez moi ?
Une fois que la réponse à cette importante question est établie, ils se réfugient dans la coquille choisie. Je pourrais bien évidemment vous décrire ce qui s’y passe mais je pense que la plupart d’entre vous sont sur le point de passer à table.
Ainsi donc, le miracle de la nature s’accomplit et une semaine plus tard, sans échographie, ni péridurale, naissent une centaine de petits bigornillaux. N’étant pas encore prêts à faire face aux dangers de la vie sous-marine, ils passeront le premier mois de leur vie dans la coquille de leur parents, qui les éduqueront à tour de rôle, en les accueillant quinze jours chacun.
C’est de cette manière que l’homme, se basant une fois de plus sur l’observation du règne animal pour développer ses plus grandes inventions, découvrit la garde alternée, qui fait maintenant la joie de nombreux enfants de divorcés.
Ici se termine notre émission spéciale sur les bigorneaux.
La semaine prochaine, nous nous intéresserons aux mouettes touchés par la marée noire, car, et c’est un phénomène méconnu, beaucoup d’entre elles se sont mises à fumer après avoir développé une forte dépendance au mazout.
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