dimanche 6 février 2011

Isolé

HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

Luis, sans prendre la peine d'ouvrir les yeux, abattit mollement sa main sur le réveil, mettant ainsi fin à cette sonnerie désagréable. Son bras pendit ainsi quelques instants, le temps qu'il trouve la motivation pour le ramener à ses paupières et les frotter vigoureusement.

_ Oh, nan, pas enviiiie...

Mais, comme tous les matins depuis dix ans, il se leva tout de même, entamant ainsi le processus machinal, fruit de la monotonie, qui finirait par l'amener, somnolant à moitié, jusqu'à son bureau.
Parfois les aléas de la vie le forçait à modifier légèrement ses habitudes. Aujourd'hui, par exemple, il se tapa le petit orteil dans le coin de la table avant de se rouler en grimaçant sur son canapé, le temps que la douleur se dissipe. Parfois seules ces petites choses anodines lui permettaient de différencier ces journées qui se suivent et se ressemblent.

Une fois sur son lieu de travail, à 7:58, il glissa un jeton dans la machine de la réception, café long sucré + deux tapotements sur le bouton extra sucre. Longer le couloir, déverrouiller son bureau, allumer le PC, s'asseoir et remuer le petit bâtonnet de plastique en raclant bien le fond du gobelet, le regard perdu dans le vide en attendant que l'écran affiche son poste de travail.

Il passa deux heures à se battre avec des chiffres et des tableurs excel, éditer, comparer, vérifier, additionner, puis son collègue vint le chercher pour la pause. Chocolat au lait, pas d'extra sucre. Écouter ses confrères se plaindre de tel ou tel dossier, raconter leurs dernières vacances ou débattre des dernières actualités.

_ Ils se foutent vraiment de nous...
_ Et il a dit qu'ils allaient encore augmenter les...
_ Et t'as vu le match hier soir ?

Puis deux heures à soustraire, revérifier, imprimer, signer, poster jusqu'à ce que l'ordinateur indique midi. Luis sortit alors brièvement pour s'acheter un sandwich avant de retourner à son bureau pour surfer sur le net, les sites d'agence de voyage défilant un à un, proposant des destinations toutes plus alléchantes les unes que les autres sans que jamais le curseur de la souris ne s'approche du bouton « COMMANDER ».

Et deux heures à modifier, sauvegarder, annuler, copier, coller. Une pause. Thé au citron, sans sucre.

_ Je crois pas qu'il t'aie dit ça...
_ Il fait le même coup à chaque fois...
_ Et du coup, ça a donné quoi le dossier sur...

Deux heures à cliquer, agrafer, classer, ranger, marquer, corriger. 17:00. Il éteignit son PC, salua ses collègues et reprit sa voiture pour rentrer, conduisant machinalement, laissant son esprit vagabonder, repensant à cet ancien ami du lycée qui lui proposait d'aller déjeuner ensemble à l'occasion pour parler du bon vieux temps.

Il est dans l'import-export maintenant, voyage sans arrêt. Il arrête pas de changer de boulot, ça doit pas être facile, c'est mieux d'avoir une situation stable. Quoiqu'il doit voir plein de choses, il a tout le temps plein d'anecdotes à raconter, j'ai vu ci, j'ai fait ça. Et moi, je suis comme un con, toujours dans la même boîte, le même appart', voir les mêmes gens, sortir dans les mêmes endroits, attendre le week-end qui, une fois arrivé n'apporte rien de plus que le précédent. Comment j'en suis arrivé là ? Je vais faire quoi ? Bosser comme ça jusqu'à la retraite ? Trouver une femme ? Faire des enfants ? Avoir la même vie que tous les autres ? Il est où le but ? C'est quoi l'intérêt ? Bien sûr que je suis capable de faire plus que ça mais je peux pas prendre le risque de perdre tout ce que j'ai déjà. Y en a plein qui paieraient cher pour être à ma place, au moins je mange à ma faim, j'ai un toit.

Luis ouvrit la porte de son appartement, tendit la main vers l'interrupteur du hall avant de se souvenir que l'ampoule avait grillée deux semaines auparavant.

Faut que je la changes. Mais pas maintenant, j'ai la flemme.

Une fois déchaussé, il se rendit dans le salon, s'allongea dans le canapé et alluma la télévision, atteignant presque instantanément cet état proche de l'hypnose, ou les pensées disparaissent pour laisser le cerveau absorber le flux d'images constant.
Il ne se lèverait ensuite que pour se préparer un plat surgelé ou aller aux toilettes. Puis une dernière fois pour rejoindre son lit.

Demain est un autre jour.


Une pièce aux murs nus, au sol jonché d'objets divers et variés. Luis eut beau chercher, il ne parvint pas à trouver une porte ou une ouverture quelconque, un indice sur la manière dont il s'était retrouvé ici. L'endroit lui semblait vaguement familier sans qu'il sache pourquoi.

_ C'est parce que c'est toi.
_ Hein ? Qui est là ?

Une silhouette se détacha d'un coin d'ombre et s'avança jusqu'à ce que son visage soit reconnaissable.

_ Mais tu...on dirait... Gérard Lenorman ? C'est quoi ce délire ?
_ J'ai son apparence, c'est vrai, mais je ne suis pas vraiment lui.
_ t'es qui alors ?
_ Je suis toi, je suis la partie de toi qui connait les réponses aux questions que tu te poses. J'ai pris cette apparence parce que tu as confiance en moi, tu savais que cela ne t'effraierais pas.
_ C'est quoi ces histoires ? Je suis un Gérard Lenorman refoulé ?
_ En fait oui, presque.

Un sourire apparut sur le visage du chanteur.

_ Souviens-toi, tu adorais quand ton père écoutait ce CD dans ton enfance. Mais lorsque tu t'es brouillé avec lui, tu as occulté tous les souvenirs liés à lui, et tu as oublié tous ces moments ou tu te promenait dans la maison en chantant « la ballade des gens heureux » à tue-tête.
_ Ah oui je me souviens maintenant, c'est vrai que j'aimais faire ça. Mes parents aimaient moins, par contre. Et c'est quoi ici ? Je suis en train de rêver ?
_ Tout à fait, nous sommes ici dans ton esprit, dans ta pièce personnelle, celle qui te représente.

Luis, perplexe, observa une seconde fois les alentours.

_ C'est le bordel dans mon esprit, et c'est pas très grand. Et c'est quoi tous ces trucs qui traînent ?
_ Ces objets représentent ton bagage, tes souvenirs. Ils symbolisent ces expériences auxquelles tu es encore attaché d'une manière ou d'une autre. Prends en un dans ta main, par exemple.

Luis se baissa pour ramasser une paire de ciseaux de couture qui traînait à ses pieds.

Il était assis en tailleur sur un fauteuil à bascule, et jouait avec les ciseaux de sa mère, il attrapa un magazine sur la table du salon et entreprit de découper le coin supérieur de chaque page, pour tromper l'ennui. Une fois qu'il en eut terminé avec le magazine, il s'attaqua à un fil qui pendait du col de sa chaussette. Le premier essai ne fut pas concluant, il dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de comprendre qu'il fallait tendre le fil pour les lames du ciseau puissent le sectionner. Luis se demanda ensuite si le reste de la chaussette réagirait de la même manière et glissa la lame froide de l'outil entre son pied et le coton.
C'est à ce moment-là que son père entra.
Luis leva les yeux, innocemment et mesura la portée de ce qu'il était en train de faire alors même que le visage de son géniteur se décomposait.
_ Ca va pas non ? Tu fais quoi là ? Tu crois que ça pousse sur les arbres les vêtements ? Tu sais combien ça coûte ? T'as rien d'autre à foutre ? Si faut t'occuper t'inquiètes pas on va trouver quelque chose et crois moi que t'es pas prêt de recommencer, tu sais combien de temps j'ai dû bosser pour que tu puisses t'habiller ?

Luis lâcha la paire de ciseaux, rongé par la honte. Son père ne lui avait pas laissé le temps de s'expliquer, il n'aurait de toute façon pas su par où commencer. Gérard Lenorman se mit à rire.

_ Et oui, quand on est enfant, même les plus petites choses peuvent laisser des séquelles. Le problème est que cela t'influence pour le restant de ta vie si tu n'en fais pas le tri.
_ Ben il avait raison, c'est un peu con de découper ses habits au ciseau.
_ Oui, mais tu as perdu ce jour-là un peu de ta curiosité, un peu de ton envie de faire des expériences. Tu as commencé à penser un peu plus aux conséquences et un peu moins à faire pour le plaisir de faire.
_ Oui, ô Gérard, gourou d'entre les gourous.
_ Je ne suis pas vraiment Gérard Lenorman, je suis toi, je suis constitué de parties de toi que tu ne laisse pas s'exprimer, que tu as enfermé derrière les limites que tu t'es posées au cours de ton existence. Prenons cela par exemple.

Gérard brandit un énorme panda en peluche. Luis ne put réprimer un cri de surprise alors que tout un pan de sa vie lui revint en mémoire.

_ Oh putain ! Panda !
_ Tu te souviens de lui ?
_ Panda, c'est Panda. C'était mon meilleur ami quand nous vivions dans l'appartement de Gonselle. Je passais tout mon temps avec lui, je lui racontais tout. Ce que je ressentais pour lui....c'était tellement puissant...comme, je sais pas, une relation fusionnelle. Panda. Il a disparu du jour au lendemain. Je crois que ma mère l'a caché.
_ Ce jour là, c'est la partie de toi qui sait aimer qui a disparu un peu, pas toute mais elle s'est estompée peu à peu, car tu as fini par te dire que l'amour ne vaut pas que l'on prenne le risque de souffrir. A chaque mauvaise expérience, plutôt que d'en tirer une leçon, de comprendre ce qui s'était passer, tu as préféré construire un mur pour te protéger. Et dans chaque mur, tu as enfermé une partie de qui tu es vraiment.
_ Et maintenant je suis complètement taré et tape la discute avec Gérard Lenorman dans ma tête, ouais ça se tient.
_ T'as déjà de la chance que ce soit moi, refouler une partie de soi ou un souvenir, c'est comme essayer de tenir un bout de sagex sous l'eau, ça demande de l'énergie et si tu détournes l'attention, ça te remontes en pleine tête.
_ Bon, et mettons que tu aies raison, pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qu'il va se passer maintenant ?
_ Tu es mûr. Tu t'es demandé à quoi servait ta vie, où était l'intérêt ? Hé bien nous allons travailler ensemble pour trouver une réponse à ça. Est-ce que cet endroit te plaît pour bosser ?
_ C'est le bordel ici, ça mériterait un coup de ménage...
_ Content que tu dises ça, c'est exactement ce qu'on va faire. Chaque objet ici symbolise un souvenir, chaque souvenir est lié à une émotion. Si tu parviens à gérer les émotions qui traînent ici, le ménage se fera de lui-même. Bon je te cache pas que ce sera pas une partie de plaisir, va falloir revivre de sales moments mais avec un oeil nouveau, moins critique, sans te juger, sans te culpabiliser. Il va falloir te pardonner, te réconforter et finalement t'accepter et accepter chaque chose que tu as fait.
_ Euh, y a quand même certains trucs qui sont bien là où ils sont, j'aime pas trop y penser, et ça sert à rien de les ressasser.
_ Il va te falloir souffrir une dernière fois pour neutraliser les émotions qui y sont liées, et je peux t'assurer qu'ils n'auront alors plus aucun effet sur toi.
_ Ouais ben écoutes, je vais y réfléchir, on se rappelle pour faire le point, tout ça, tout ça...
_ Le seul moyen d'avancer est de te libérer des chaînes du passé.

HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

Main sur le réveil. Bâillement. Ouverture des yeux.

_ Wow, j'ai passé la nuit avec Gérard Lenorman.

Tout en se frottant les paupières pour dissoudre les résidus d'images de son rêve, Luis se dirigea vers la salle de bains. Brossage de dents. Douche. Ra...ras...ras..age... Luis tapota sur son rasoir électrique pour tenter de le ranimer, sans succès. Il vérifia dans l'armoire qu'il possédait bien tout l'attirail nécessaire et entreprit de se raser manuellement.

_ Je vais pas être en avance.

Rasage. Habillage. Pressage d'oranges.

_ Oh je m'en suis foutu partout, je peux pas garder cette chemise...

Tout en remplaçant sa chemise tachée d'orange, Luis risqua un regard à sa montre, sachant que cela allait juste le stresser un peu plus. 7:40.

_ Et voilà ! Je suis en retard !

Il tenta d'accélérer le mouvement en effectuant uniquement les gestes nécessaires à vitesse maximum, ce qui fonctionna très bien jusqu'à ce qu'il sorte trop précipitamment les clés de sa poche et les lance entre les barreaux de la rambarde d'escalier.

_ Aaaaaaah !

Descente de trois étages. Remontée de trois étages. Verrouillage de la porte. Descente de trois étages. Sortie du garage.

Une file de voitures semblait attendre pour rejoindre la voie rapide, l'heure de pointe venait donc de commencer.

_ Bon. Petites routes alors.

Tout en traversant le pont, Luis aperçut un énorme bouchon sur la 2X2 voies et tout en se félicitant de sa décision, alluma la radio pour entendre les informations.

"Je vais vous chanter la baladeuh ! La baladeuh des gens heureux !"

_ Tiens marrant, ça.

Et, sans vraiment s'en rendre compte, il reprit les paroles en chœur.

8:25 Café. Une heure quarante cinq de travail. Chocolat chaud. Deux heures de travail. Sandwich. Deux heures de travail. Thé au citron. Deux heures de travail. Trajet de retour. Déverrouillage de la porte.

Luis tendit la main vers l'interrupteur du hall, se ravisa, retira ses chaussures, ouvrit le tiroir du meuble d'entrée à la recherche de quelque chose pour décacheter son courrier et en ressortit une paire de ciseaux qui ferait très bien l'affaire. Une fois la télévision allumée, il s'installa dans le canapé pour consulter ses factures toutes fraîches, calcula mentalement la somme totale, la compara au solde de son compte et posa le tout sur la table du salon. Sauf le ciseau. Le ciseau, lui, s'accrochait toujours à son pouce et à son index. Luis, sans réfléchir, le glissa entre la peau de sa cheville et le coton de sa chaussette. Au contact du métal froid, un torrent de souvenirs et de sensations lui envahit l'esprit. Le soleil de printemps filtrant à travers les rideaux en dentelle blanche. Le mouvement régulier du fauteuil à bascule. Le son étouffé de la radio.

Et il coupa. La résistance de la chaussette fut quasi-inexistante, elle put que céder en lâchant un Crrrrrrrrr de résignation.

Luis secoua la tête et eut la réaction qu'il aurait probablement eu quinze ans auparavant s'il n'avait pas été interrompu par son père.

_ Mais je suis trop con...

Et il éclata de rire. Quelque chose venait de céder en lui, il n'avait pas seulement détruit une de ses chaussettes, il avait franchi une limite qu'il s'était posé. Il savait maintenant que rien ne l'empêchait de donner des coups de ciseau dans tous ses vêtements. Il se sentait... libre. Il n'avait aucun intérêt à le faire, mais s'il le désirait, il le pouvait. Le choix était le sien. La responsabilité était la sienne.
Luis retira sa chaussette et, en un ultime geste de défi, la jeta sur la télévision.

Télévision. Préparation du plat surgelé. Repas. Télévision. Toilettes. Télévision. Lit.

De nouveau cette petite pièce aux murs nus. Le même sol jonché d'objets divers. Par curiosité, Luis attrape un T-shirt déchiré qui traîne dans un coin.

Des dizaines de collégiens se massent dans la cour immense, en attendant que la cloche sonne le début des cours. Luis, minuscule, se fraie tant bien que mal un chemin parmi les 3ème. Malgré ses efforts, il trébuche et bouscule un grand avec son énorme sac.

_ Oh pardon.
_ Quoi, pardon ? Tu te fous de ma gueule ?

Luis met sa main en visière contre son front pour distinguer le visage de son interlocuteur. Un grand blond, aux cheveux gras, en bataille, une boucle d'oreille luisant sur l'une de ses oreilles décollées, le regard agressif. Ca s'annonce mal.

_ Excuse moi, j'ai pas fait exprès, j'ai trébuché.
_ J'en ai rien à foutre de tes excuses, tu viens de me pousser. Je discutais tranquille avec mes potes et tu m'as poussé.

Les visages alentours se tournent vers eux pour profiter du spectacle. Les entrailles de Luis se resserrent doucement, symptôme de la peur qui l'envahit peu à peu.

_ Ouais, j'ai pas fait exprès, je t'ai dit, je me suis excusé.

L'autre se rapproche, et attrape le col du manteau de Luis, le tirant vers lui. Ce dernier se tient sur la pointe des pieds, les pouces passés dans les bretelles de son sac.

_ Tu sais qui je suis ?
_ Non, je sais pas, mais je veux pas d'embrouilles, je voulais juste passer.
_ Ah ben si tu voulais pas d'embrouilles, fallait pas me pousser, maintenant c'est trop tard. Mets toi à genoux.
_ Non, écoutes... Lâches moi...je
_ JE T'AI DIT DE TE METTRE A GENOUX.

Luis sursaute, surpris par les accents aigus de l'adolescent qui lui hurle dessus, puis, paniqué, tente de se dégager en donnant des coups de poings dans le bras qui le retient. L'autre finit par le lâcher, tout en le fixant, incrédule,alors que Luis essaie, sans succès, de prendre un air menaçant, essoufflé par son effort soudain. Soudain, une main s'écrase sur sa joue, en un claquement sonore. Une autre agrippe son T-shirt par l'encolure et s'abaisse brusquement, déchirant le tissu sur plusieurs centimètres, forçant Luis à se mettre à genoux.

Luis laisse tomber ce qu'il reste du vêtement et porte la main à son oreille gauche, qui semble siffler encore.

_ Ah oui, j'ai pas eu le temps de te prévenir.
_ Putain, je me souviens bien de lui, c'était vraiment un gros con. Il m'a harcelé pendant toute mon année de 6ème.
_ Bon, je crois que tu as choisi ta prochaine leçon. Dis-moi, qu'est ce que tu ressens ?
_ Là, tout de suite ? De la haine ! J'aimerais bien le retrouver cet enfoiré pour lui faire bouffer son slip.
_ Ok, je ne vois qu'une seule solution, on va la jouer à la Dickens.

Gérard Lenorman s'approche doucement et tend sa main à Luis, qui la prend sans réfléchir.

_ T'es où ? Espèce de petit con ! Si je te chope, je te jure que ça va être ta fête.

Luis, mort de peur, est allongé sous un lit dans un endroit inconnu mais quelque chose lui dit que ce n'est pas une partie de cache-cache. Il choisit donc de ne pas répondre à l'ivrogne qui l'interpelle et cherche une échappatoire. C'est une chambre d'adolescent au sol poussiéreux, parsemé d'habits et de vieux journaux. Sur les murs, un papier peint à fleurs couvert de traces de moisissure se décolle par endroits. Luis avise une canette de bière au coin du lit et tend le bras pour l'attraper. Si le poivrot gagne, il va lui falloir de quoi se défendre.

_ Tu te planques encore sous ton lit, hein ? Espèce de trouillard ! Ta mère a fait de toi une petite tafiole mais maintenant qu'elle est plus là je vais t'éduquer à ma manière, moi, tu vas voir.

Deux pieds chaussées de souliers en cuir usé apparaissent soudain dans l'encadrement de la porte. Luis glisse sur le ventre pour sortir de l'autre côté du lit mais une main ferme attrape son pied et...

_ Et voilà. Alors quel effet ça fait ?

Gérard le regardait, les bras croisés, le sourire aux lèvres.

_ Wow, c'était quoi ça ? J'ai jamais vécu ça, qu'est ce que c'était que ce truc de fou ?
_ Non, ça c'était pas ta vie, c'était celle de Paul.

Luis s'appuie contre un mur, le souffle coupé par l'intensité de l'expérience.

_ Hé ben, j'ai eu une vie de rêve comparé à lui.
_ C'est rien de le dire, tu veux toujours lui faire bouffer son slip ?
_ Ça va aller, je crois qu'il a eu son compte. Mais ça excuse pas ce qu'il a fait.
_ Non, mais ça devrait t'aider à le comprendre. Imagines que tu vives dans la misère, dans la peur constante, ta mère est morte, ton père alcoolique te met des tartes dès qu'il a un coup dans le nez, bref le cadre rêvé pour un enfant. Et là, un petit mioche habillé avec des fringues de marque, une jolie mise en pli et un sac à dos tout neuf débarque, te met un coup dans le dos et te dit pardon de sa petite voix innocente.
_ Ouais, je représentais un peu tout ce qu'il aurait voulu avoir, c'est ça que je dois comprendre ?
_ Et il a voulu te faire descendre de ton petit nuage en te montrant que la vie n'est pas toujours rose, qu'il faut en baver.
_ Ok, je comprends mieux. Putain ! J'en viendrais presque à l'excuser...
_ Bon, t'es donc prêt pour la leçon d'aujourd'hui. Ca sert à rien de juger les gens. Si tu juges quelqu'un, tu ne fais que le mettre dans une petite boîte sans jamais lui laisser une chance d'en sortir. T'as tout un tas de catégories prédéfinies, tu classes, tu ranges, tu étiquettes et à chaque fois que tu juges quelqu'un, tu te fabriques une image toute faite et tu la poses sur une étagère. Et c'est très dur de revoir son jugement.
_ Ben oui mais il faut bien que je me fasses une idée de qui ils sont, et puis on dit pas que c'est la première impression qui compte ?
_ C'est des conneries tout ça. Si je te croises dans la rue et que t'es en train de découper ta chaussette avec une paire de ciseaux, ça te plairait que toute ta vie, je t'appelle le découpeur de chaussettes ? Si un gars commet un vol, ça n'en fait pas un voleur, c'est juste quelqu'un qui a commis un vol. Si tu lui met une étiquette de voleur, alors tu le pousse à se conformer à cette image. Les gens sont beaucoup plus qu'une étiquette, c'est impossible de résumer une personnalité avec un seul petit mot.
_ Et je suis censé faire quoi alors ?
_ Essayes de les comprendre, mets toi à leur place. Et tu parviendras peut-être à voir le petit garçon caché sous le lit, mort de trouille. Comprendre avant de juger. Pose-toi des questions, regarde ce que tu ressens, pose leur des questions pour voir comment ils ont pu en arriver à penser comme ça.
_ Ça m'a l'air compliqué tout ça...
_ Ça l'est mais tu en retireras beaucoup plus que ce que tu penses. On est tous le con de quelqu'un, demandes toi comment ça se fait.

HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

Main sur le réveil. Début de la journée.

Cette matinée se déroula exactement comme prévu, mécanisme après mécanisme, habitude après habitude, les rouages de la grand horloge qui gérait la vie de Luis étaient bien huilés. La douche, le petit déjeuner, le trajet, le boulot à aucun moment ne lui demandèrent le moindre effort conscient, à tel point que lorsqu'il sortit acheter son sandwich, la lumière du soleil lui parut agressive, inattendue. Une femme d'une quarantaine d'années le dépassa, accompagnée d'un adolescent boudeur.

_ Tu vois, ça te fais pas de mal de prendre un peu le soleil, au lieu de rester bloqué devant ton PC.
_ Ouais, c'est trop super.

Le ton sarcastique du gamin lui rappela sa propre enfance et ses maigres tentatives pour défier l'autorité. Paradoxalement, cela lui donna envie d'écouter la mère qui sommeillait en lui et d'aller déjeuner dans le parc plutôt que devant son écran.

Il s'assit sur un banc, mâchonnant son sandwich en regardant passer les badauds. Une jeune femme promenait son yorkshire non loin de là, en mini-jupe et talons hauts. Lorsqu'elle arriva à sa hauteur, Luis resta bouche bée devant la quantité de maquillage qui recouvrait son visage.

« « «  Wow, là y a de la pouffe, il a au moins fallu un rouleau compresseur pour coller tout ça sans que ça s'écaille. » » »

Un homme, pâle comme un linge, le regard vide la croisa sans même remarquer sa présence.

« « « Hé, vous auriez pas joué dans Shaun Of The Dead par hasard ? » » »

Quelques secondes plus tard, un obèse passa devant lui, le front constellé de gouttes de sueur, les joues rougies par l'effort que lui demandait le simple fait de marcher.

« « « Ma parole, mais le cirque est en ville ou quoi ? Putain même sur la lune, t'en chierais pour te déplacer, en supposant qu'ils arrivent à te trouver une combinaison potable. » » »

Et là, quelque chose changea. Luis se rendit compte de ce qu'il était en train de penser, s'entendit penser, et il passa les minutes qui suivirent à s'écouter penser, horrifié par ce qu'il observait, par la méchanceté des propos que cette petite voix dans sa tête pouvait tenir et se demanda comment il pouvait juger les gens avec tant de mépris, tant de condescendance. Lorsqu'un mendiant fit son apparition, elle reprit de plus belle.

« « « Toi, mon gars, je te sens d'ici, tu vas me demander une pièce. Ah ah, je te sens d'ici. » » »

Et il décida d'annuler ce jugement, de faire sortir cet homme de sa petite boîte et de lui laisser sa chance. Le malheureux tourna la tête vers lui et lorsque leurs regards se croisèrent, Luis se sentit enveloppé dans une vague de tristesse et de désespoir, abandonné, perdu, seul, oublié, invisible. Cela ne dura qu'un instant mais fut si puissant qu'il en eut le souffle coupé, sans savoir s'il venait de lire cela dans les yeux du SDF ou s'il l'avait imaginé. Sans réfléchir, il se leva et tendit sa main.

_ Bonjour, je m'appelle Luis, je peux faire quelque chose pour vous ?

L'homme releva la tête, un sourire cynique sur le visage.

_ Oui, merci. Ça va vous paraître bizarre mais vous venez justement de le faire. Bonne journée à vous, Luis.
_ Bonne journée.

Le voile de tristesse disparut comme il était venu et la petite voix ne se fit plus entendre jusqu'à ce qu'il rejoigne son bureau.

Deux heures de boulot. Pause. Thé citron, sans sucre.
Assis à table de la salle de réunion, où ils avaient pour habitude de prendre leur café, Luis écoutait ses collègues parler de l'éducation de leurs enfants.

_ Le mien voulait prendre des cours de judo, mais je l'ai inscrit au foot, ça lui apprendra les bonnes valeurs au moins, l'esprit d'équipe et tout ça.

« « « Ouais et puis ça aurait été dommage de lui donner le choix » » »

Une boule amère se forma dans le ventre de Luis.

_ Ouais, j'ai mis le mien au rugby, au début il aimait pas trop mais là ça a l'air de lui plaire et pis comme ça au moins, je l'ai plus dans mes pattes deux soirs dans la semaine.

« « « C'est vrai qu'avec les heures que tu fais, tu dois le voir au moins une heure par soir, c'est déjà beaucoup » » »

Une colère sourde montait en lui.

_ Et comme ça, tu peux faire la troisième mi-temps quand tu vas voir ses matchs le week-end.
_ Ah ah, c'est clair. Le blanc est pas cher et l'ambiance est sympa.

« « « Parce que c'est pas vraiment pour ton fils que tu le fais, hein ? » » »

Ses doigts se crispèrent sur son gobelet vide, suffisamment pour que ce dernier s'écrase dans un bruit sec qui fit sursauter ses collègues.

_ Holà ! Luis ! T'es nerveux ou quoi ? Casse pas le matériel.
_ Ouais, désolé, j'ai eu un spasme.

Dépité, Luis retourna vers son bureau en cherchant la cause de cette réaction et se rendit compte que ce n'était pas tant les paroles de son collègue que ses propres pensées qui l'avait énervé. Bizarrement, il reprochait quasiment la même chose à son propre père, alors que c'était stupide à bien y réfléchir, il fallait bien que quelqu'un ramène de l'argent à la maison, et on lui avait suffisamment répété que celui-ci ne poussait pas sur les arbres. Il secoua la tête en souriant.

« « « Voilà que je m'énerve tout seul maintenant » » »

Deux heures de boulot. Trajet de retour. Hall d'entrée, une main tendue vers l'interrupteur. Il se ravise. Télévision. Plat surgelé. Télévision. Toilettes. Lit.

_ Bienvenue dans ton esprit !
_ Oh putain, mais ça s'arrête jamais ? Je peux pas juste faire un rêve tranquille ? Courir sur la plage ? Voler ?
_ Pas pour l'instant, on a du boulot. La leçon d'aujourd'hui : l'égo.
_ J'ai passé l'âge de jouer aux legos.
_ Ah ah, t'as raison, il va te falloir une bonne dose d'humour si tu veux avancer. L'égo, ou le mental est une autre partie de toi, qui gère actuellement ta réalité. Elle est constituée de toutes tes peurs, tes doutes et les limites que tu as pu te poser. C'est la chose qui fait que tu n'es jamais complètement éveillé, que tes émotions et tes pensées t'impose ton comportement.
_ Ben c'est moi, donc ?
_ C'est juste un bout de toi. Disons que tu es un cavalier qui a lâché les rênes de sa monture, et que la monture n'est pas vraiment domestiquée. Si elle rencontre un serpent sur la route, par exemple, elle va s'affoler, ruer et courir dans tous les sens, en ballotant le cavalier comme une poupée de chiffon.
_ Tiens ça me fais penser à un truc aujourd'hui. Je me suis excité tout seul juste en suivant un flot de pensées.
_ Voilà ! C'est exactement ça. Il y a différents moyens de mettre un terme au dialogue intérieur, à cette voix que tu confond souvent avec la tienne, la méditation, la sophrologie, la relaxation, l'auto-hypnose, la prière et même quelques drogues. Tu n'es pas au maximum de ton potentiel, tu t'es laissé endormir par l'égo.

« « « La lumière s'éteignit soudain, plongeant la pièce dans les ténèbres. Luis, étonné d'abord, tenta de distinguer un son ou quelque chose qui pourrait l'orienter vers son guide. La peur lui enserra peu à peu les entrailles, alors que de petits bruits de frottement, des raclements de griffes résonnaient autour de lui.

_ Gérard ? Déconne pas, c'est pas drôle.

Une voix doucereuse murmura quelques paroles à son oreille.

_ Fais-moi confiance, laisse-toi alleeeeer.
_ Qui est là ?
_ Ne t'inquiètes pas, tu es en sécurité ici.

Les frottements se rapprochèrent et quelque chose lui frôla la jambe, quelque chose de visqueux, de malsain.

_ AAAH ! Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? Gérard, putaiinn !

Une main lui effleura l'épaule et se retira avant qu'il puisse la saisir. Un couinement, là, à deux pas. Luis se déplaça sur sa gauche pour s'éloigner du danger et s'empêtra dans ce qui ressemblait à une gigantesque toile d'araignée.

_ Ne t'inquiètes pas, laisse moi te protéger...des barrières...nous allons mettre des barrières...construire un cocon....repousser l'inconnu...il faut te protéger...

Une faible lueur flottait à quelques mètres de lui, éclairant une minuscule pièce. De la lumière, enfin ! Luis se précipita vers le halo blanchâtre, pénétrant dans ce qui semblait être une sorte de vestibule, et attrapa au passage une poignée de porte pour s'enfermer à l'intérieur. Il s'assit dans un coin et replia ses genoux sur lui-même. Les murs étaient recouverts d'une sorte de duvet, doux, chaud, agréable au toucher.

_ Tu vois ? Tu es bien mieux ici...pas besoin de sortir...dehors c'est l'inconnu...le danger...

Une étrange torpeur l'envahit, il voulait se blottir contre le mur et s'endormir pour oublier tout ça, et lorsqu'il ouvrirait les yeux, tout aurait disparu.

_ C'est la sécurité...pas besoin de prendre de risques...tu es chez toi ici...profite du confort...du réconfort... » » »

La lumière se ralluma soudain. Luis se tenait debout au centre de sa pièce, les bras serrés autour du corps.

_ Voilà, c'est un peu résumé mais c'est en gros ce qui a fait naître l'égo. La peur de l'inconnu, le besoin de sécurité.

Gérard, appuyé nonchalamment contre un mur, lui souriait.

_ J'aime pas tellement tes résumés. J'aime pas non plus les rats et les araignées.

_ Je sais mais c'est tellement plus simple d'expliquer de cette manière. Tu t'es créé une zone de confort, un endroit à l'abri. A chaque expérience négative, tu as posé des balises, construit des murs pour ne plus avoir à les revivre. Et tout cela est devenu une partie de toi, et cette partie de toi est devenue vivante, lorsque tu t'approches de l'un de ces murs, il te susurre à l'oreille, te prévient : « non, ne vas pas par là, souviens-toi la dernière fois. »

_ H é ben c'est plutôt sain comme comportement, non ?

_ C'est sain ? Et comment tu fais pour avancer ? Pour évoluer ? Enfermée dans chacun de ces murs se trouve une expérience, une leçon, un moyen de te dépasser, de te connaître. Si on pousse ça à l'extrême, tu serais resté dans le ventre de ta mère si tu avais eu le choix. Ou si je t'avais laissé là, tu serais resté dans le placard...

_ Mais sans cette voix, sans ces limites, comment je fais pour savoir ce qui est bon de ce qui est mauvais ?

_ Écoute toi, pas ton ego. Ton égo te ramène sans cesse dans le passé, ou il te pousse vers le futur, il essaie d'anticiper et échafaude différents scénarios jusqu'à te bloquer dans tes choix. Il intellectualise à outrance.

_ Je vois toujours pas ce qu'il y a de mal à ça.

_ Le problème est que tu n'as aucun contrôle là-dessus, tu dois reprendre les rênes. Si tu as une araignée dans ta salle de bains, tu ne brûles pas la maison. Tu cherches l'araignée et tu t'en débarrasses. Observes tes pensées et tu verras que le stress, la peur et la nervosité ne viennent la plupart du temps que d'elles.

_ En gros, je me montes la tête tout seul alors qu'il n'y a pas à s'en faire ?

_ Exactement, tu dois rester dans le présent car c'est le seul endroit ou tu as vraiment un pouvoir de décision. Combien d'heures par jour passes-tu, le regard dans le vide, perdu dans tes pensées alors que ta vie se déroule autour de toi ? Tu choisis ce que tu crois être la facilité alors que tu pourrais te construire une vie beaucoup plus intéressante que ça.

_ Ouais et on le dresse comment l'égo ?

_ Bon là j'avoue que c'est pas simple. C'est une affaire de concentration, d'observation de soi. Tu dois être plus souvent dans l'action, te baser également sur ton ressenti pas que sur ton intellect. Il a tendance à se défendre, à tenter de te ramener vers lui. Il te faut sortir de ton vestibule et aller vers l'inconnu, vivre de nouvelles choses, repousser les limites, vaincre les peurs, te forcer à être présent, ici et maintenant. Mais ça viendra, à force de nettoyage. C'est un équilibre à trouver, il doit être à ton service. Je vais t'aider à faire tomber les murs de ta petite pièce, à l'agrandir peu à peu.

_ Je veux bien essayer mais...

_ Pas de mais. Ne te perds pas dans tes pensées.


HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

INTERLUDE

Il fit basculer la petite barrière en bois, laissant l'eau s'engouffrer et remplir les bassins d'argile, l'un après l'autre. Accroupi au bord de la rivière, les vêtements maculés de boue, le sourire jusqu'aux oreilles, Luis contemplait le liquide recouvrant le calcaire pour ensuite remonter le long des minuscules barrages de glaise qu'ils avaient fabriqués. Ici et là, des brindilles plantées dans des feuilles de noisetier couvraient de leur ombre les rivages de leur centre de repos pour grenouilles.

_ Ça a l'air de tenir... On va pouvoir mettre les grenouilles.

Frédéric pencha légèrement le seau en plastique pour laisser échapper les batraciens qui peu à peu, se répartirent dans les bassins. Lorsque l'une d'entre elles tentait d'escalader la paroi, ils la repoussait gentiment du doigt, ne comprenant pas pourquoi elle ne désirait pas rester dans le paradis qu'ils avaient passé l'après midi à construire.

_ Il est six heures, je dois rentrer sinon mes parents vont me tuer, déjà que je suis tout crade...
_ Ouais attends. Juste un truc...

Luis parcourut le sol du regard quelques instants, se baissa pour ramasser une pierre, l'observa attentivement, la mit dans sa poche et se releva, satisfait.

Elle irait rejoindre les autres sur son étagère. Un souvenir pour chaque bon moment qu'il passait, rangés bien en ordre, représentant chacun un instant de sa vie qu'il ne voulait pas oublier. Souvent, lorsqu'il s'ennuyait, il choisissait un objet et le serrait dans sa main, se repassant mentalement le moment auquel il était associé, les sourires, les éclats de rire.

Sur l'étagère du dessous étaient conservés les moment moins drôles, ceux qu'il ne comprenait pas, ceux qui l'avait fait réfléchir, les erreurs, les regrets, comme la balle de tennis de son chien, qu'ils avaient dû faire piquer à cause d'une paralysie des hanches.

Luis, contrairement aux autres petits garçons, gardait sa mémoire à l'extérieur de sa tête, bien rangée, classée et disponible à volonté. Cela lui permettait également de retrouver le moral ans les moments difficiles, un caillou pour le bonheur, une plume de corbeau pour le courage, une balle de tennis contre la solitude...

Mais lorsqu'il retourna dans sa chambre ce soir-là, ses pieds nus encore humides collant sur le parquet, son étagère était vide, à l'exception de quelques livres et bandes dessinées. Incrédule, il passa la main sur le plateau, comme si tous ses souvenirs étaient, comme par magie, devenus invisibles et qu'une simple passe ou un mot secret pourrait les ramener. Mais rien, pas même un grain de poussière. Pas de poussière....

_ MAMAN !! MAMAN ? ILS SONT OU TOUS MES TRUCS ?
_ Je t'entends pas, Luis, je suis dans la cuisine.

Luis dévala les escaliers qui le séparait de l'étage inférieur, pour se planter dans l'encadrement de la porte de la cuisine.

_ T'AS FAIT QUOI DE TOUS MES TRUCS ?
_ Oui ben c'est plus la peine de hurler, je t'entends maintenant...
_ MES TRUCS ! C'EST OU TOUT CE QU'IL Y AVAIT SUR L'ETAGERE ?
_ Je les ai jetés, tu vas avoir besoin de place pour tes livres à la rentrée, et puis ça prenait la poussière de toute façon.
_ TU LES AS JETES OU ?
_ A la poubelle, cette question.

Luis attrapa la porte du placard qui cachait le conteneur.

_Non, mais je les ai sorties cet après-midi. Elles étaient bien lourdes d'ailleurs, on n'a pas idée d'amasser autant de cailloux....c'est étonnant que tu sois pas tombé malade avec des trucs pareils.
_ T'avais pas le droit ! C'était à moi !
_ Oh mais c'est pas grave...voyons. Si t'aimes bien collectionner des trucs, on peut t'acheter des timbres.
_ Nan ! Je veux pas des timbres ! Ça veut rien dire les timbres !

Il éclata en sanglots et courut se réfugier dans son lit, paniqué à l'idée que toute sa mémoire aie disparu ainsi. Il se jura de se souvenir dorénavant de chaque instant, de tout garder à l'intérieur de sa tête pour que personne ne puisse plus jamais lui prendre.

Les adultes oublient parfois que les enfants ont leurs raisons de faire ce qu'ils font, et même s'ils ne parviennent pas toujours à les exprimer dans le langage des grands, elles sont tout aussi valables. Luis venait de l'apprendre à ses dépens.

FIN DE L'INTERLUDE

Une main sur le réveil. Un grognement. Luis se frotta les yeux avec la paume de sa main, comme pour repousser les rêves à l'intérieur de son crâne et faire un peu de place pour la réalité. Il se déshabilla et rentra dans sa douche, sous un jet d'eau brûlante, appréciant les sensations.

_ Le présent ? C'est bien beau mais je fais comment ?

Il tenta de prêter attention à chacun de ses gestes, décrivant chaque action à voix haute.

_ J'attrape le savon, j'ouvre le petit bouchon, je verse du savon dans ma main, je me sens très con.

« « « Comme la fois où j'ai traversé tout l'immeuble avec la braguette ouverte, je.... » » »

_ Je mets le savon sur ma tête, je frotte puis je descends vers les épaules.

« « « Tiens on est quel jour aujourd'hui ? Vendredi déjà, faut que je pense à sortir les poubelles, je crois qu'il reste des sacs poubelle, faudra que j'en rachète, boh, je ferait les courses demain, il que je prennes aussi du papier toilette, celui qui est molletonné, je pourrais prendre du papier bio, je me demandes comment ils font le papier bio, c'est du recyclé ? Ah ah. Ils le disent pas ça dans la pub. C'est pas comme la pub pour le savon, elle est excellente celle-là, faudra que je demande aux collègues s'ils l'ont vue. Ah oui faut que je rende le rapport sur... » » »

Luis sortit de sa douche et s'habilla, se rappelant soudain de rester dans le moment présent. Décrire ses actions ne semblait pas fonctionner aussi se concentra-t-il sur les sensations de son corps. Le froid du métal de la poignée de porte, le moelleux de la moquette sous ses pieds, le ronronnement du frigo, tiens, une démangeaison sur l'intérieur du genou gauche.

« « « Tiens c'est bizarre que ça me gratte comme ça, c'est pourtant pas un moustique, faudra que je regardes ça, mais c'est trop tard, j'ai mis mon fute maintenant, pas envie de l'enlever, d'ailleurs ça fait un moment que je le traînes ce fute, va falloir que je pense à renouveler ma garde-robe, j'essaierais de passer demain en même temps que je fais les courses, faut que je prenne des chaussettes aussi. » » »

Et il s'immergea ainsi dans ses pensées pour le restant de la matinée jusqu'à sa pause déjeuner qu'il choisit de passer à nouveau dans le parc.

Assis sur le même banc que la veille, il entreprit de se concentrer à la fois sur le goût de son sandwich et sur l'environnement sonore. Une bouchée, le goût du beurre sur sa langue, contraction de ses mâchoires pour mastiquer le pain, des cris d'enfants, le bruit des voitures un peu plus loin, un oiseau qui s'approche et penche la tête pour l'observer. Luis détache un bout de mie et le jette au moineau qui l'attrape et s'envole aussitôt. Sa vision semble s'élargir. Un écureuil remonte le long d'un arbre. Il respire un grand coup et une multitude d'odeurs envahissent ses narines. La silhouette d'une femme au loin lui rappelle son ex.

« « « Elle trouvait que je ne m'investissais pas assez dans la relation, que je ne lui donnais pas assez. Elle était pourtant sympa, ça se passait bien, je voulais juste attendre un peu. Mais j'ai déjà assez donné, je veux pas encore me faire avoir, on donne, on donne et à la fin on se fait bouffer. Je me souviens avec Eloïse, j'ai tout ouvert, tout donné, mon temps, mon amour, je ne lui rien caché et elle en a bien profité mais je n'ai jamais eu de retour. La même chose avec Martine, et Emilie. Je me fais avoir à chaque fois, donc maintenant y a plus moyen. A moi de recevoir un peu. » » »

Ressassant ses expériences passées, il termina son sandwich et rejoignit son bureau, sans remarquer le SDF de la veille qui lui fit un signe de la main.

Travailler. Pause. Travailler. Conduire. Rentrer et finir la journée dans un état de demi-veille, absent. Eteindre la lampe de chevet.


_ Hé ! Bienvenue dans ta tête !
_ Ouais merci. Mais j'ai de plus en plus l'impression que j'y passe un peu trop de temps dans ma tête.
_ Ah, c'est pas facile d'être présent, hein ?
_ Ben on dirait que dès que j'arrive à prêter un peu attention à ce qu'il se passe autour de moi, quelque chose arrive qui me fait repenser à un truc que j'ai fait ou que je dois faire et c'est foutu.
_ Ça demande un peu d'entraînement mais rien n'est impossible, il faut reprendre le contrôle, dompter l'égo. Essaye de t'asseoir tranquillement de temps en temps, de fixer un truc ou de fermer les yeux et de te concentrer sur ta respiration, ça va venir petit à petit.
_ Alors c'est ça la leçon d'aujourd'hui ? S'asseoir et fermer les yeux ? OK, merci. Et à plus.
_ Holà ! Pas si vite ! Ça c'était juste un conseil. Aujourd'hui, on va apprendre à faire des choix. Tu te souviens de tes relations amoureuses ?
_ C'est clair ! Je me fais toujours avoir, trop bon trop con comme on dit.
_ Et comment as-tu décidé d'agir par rapport à ça ?
_ Arrêter d'être trop gentil, arrêter de faire confiance à n'importe qui, n'importe comment.
_ Le tout n'est pas de faire ou de ne pas faire confiance mais comment tu fais confiance. Y a une raison si tu revis la même situation à chaque fois. C'est encore ce besoin de s'orienter vers le connu, de fuir la nouveauté.
_ Quoi ? T'insinues que je choisis ce qu'il m'arrive ?
_ A un certain niveau, oui. Dans la plupart des rapports humains, il y a un rapport de force, un dominant et un dominé, un bourreau et une victime.
_ A ce point-là ? C'est pas si grave que ça quand même ?
_ Tout cela fait partie de la manière dont tu apprends. Une fois que tu as réussi à accomplir quelque chose, tu enregistres la manière dont tu y es arrivé de manière à pouvoir reproduire la manip à l'occasion. Tu te bases sur ce que tu as vécu.
_ C'est vrai que j'ai bien réfléchi à comment m'en prendre plein la gueule pour renouveler l'expérience dès que l'envie se fait sentir.
_ Bon, OK, je vais tenter d'amener ça de manière plus clair. Par exemple, tu trouves que les femmes que tu as connu n'apportaient pas assez à la relation, restaient en retrait alors que toi, fou d'amour...
_ Ouais faut pas pousser non plus.
_ Bon, toi amoureux, tu avais l'impression de tout faire pour que la relation fonctionne, d'être là, d'aider, d'éviter les conflits, de résoudre les problèmes jusqu'à ce que tu te dises, oh mais y en marre que je te donne sans rien recevoir en retour, faut que ça s'arrête. Je me trompe ?
_ Non jusque là c'est pas mal.
_ Bien, maintenant tu te dis c'est fini, j'arrête de me faire avoir, j'attends de voir ce que ça donne avant de m'investir, je veux pas donner pour rien, etc. C'est là qu'il y a un point important : il faut bien comprendre que les femmes avec qui tu es sorti en étaient arrivées à la même conclusion que toi. Pourquoi donner si c'est pour se faire avoir ? De victime, tu as décidé de passer à bourreau, avec cet état d'esprit, tu es devenu le type même de personne qui t'empêchait d'avoir une relation stable.
_ C'est vrai que, vu comme ça...
_ Le vrai problème est que tu ne fais que reproduire ce que tu connais, tu penses te servir de ton expérience pour éviter les problèmes que tu as déjà vécu alors que tu ne fais que te retrouver de l'autre côté du problème, tu en deviens la source. Par exemple, si je fais ça, elle va réagir comme l'autre et ça va donner ça et elle va me faire une réflexion, alors autant ne rien faire. La peur de l'échec. Beaucoup de victimes qui décident de ne plus se laisser faire deviennent des bourreaux. C'est comme une réaction en chaîne.
_ Et je fais quoi, moi ? Je reste une victime toute ma vie ?
_ Non, il faut faire intervenir ton imagination. Sortir de cette relation. Dans chaque situation, il y a trois manière de réagir : passive, agressive et créative. Expérimente, essaies d'autres choses, ne te laisse pas bloquer par cette peur de l'échec. Tu crois n'avoir que deux choix, défendre ou attaquer alors que tu peux tout simplement sortir du combat.
_ Et comment je fais ça ? C'est impossible.
_ Chaque situation est différente mais si, par exemple, quelqu'un t'agresse, il s'attendra à ce que tu aies peur ou à ce que tu t'énerves, si tu lui souris ou le prends dans tes bras ou lui paies un verre ou lui tends la main, il sera décontenancé, ne sauras plus comment réagir car tu seras sorti du schéma, il devra lui aussi innover.
_ Genre me mettre son poing dans la gueule tout de suite.
_ Essaies, tu verras.
_ Et donc, dans l'exemple précis des relations amoureuses ? Ça donnerait quoi ?
_ Ne te donnes pas autant de mal pour faire tenir la relation, acceptes ce qu'elle te donne et ne donnes que ce que tu as envie de donner. Si tu as l'impression de faire un effort pour faire tenir l'image que tu as de cet amour, tu lui en voudras d'avoir fourni cet effort, tu vas le noter sur ton petit carnet, tenir les comptes, jusqu'à ce que tu aies l'impression d'en avoir fait beaucoup plus qu'elle.
_ Hmm. Mouais, à tester.
_ Ne donnes que si tu as envie de donner. Ne donne pas par obligation, par culpabilité ou pour avoir bonne conscience, sinon tout ce dont tu feras cadeau sera emballé dans un joli paquet d'amertume et de rancoeur.

HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

_Ooooooh !! J'ai oublié d'éteindre le réveil....

Après une demi-heure passée à se retourner dans son lit sans parvenir à se rendormir, Luis choisit finalement de se lever. Il s'assit en caleçon dans son salon, allumant la télé, par réflexe, de manière à créer un bruit de fond, pour se sentir moins seul. Il prépara ensuite une liste de choses à faire durant la journée, couchant sur papier tout ce qui l'avait empêché de sombrer à nouveau dans le sommeil durant sa demi-heure de farniente, ajoutant, avec un sourire, la mention «  ne pas oublier de respirer ». Une quinzaine de minutes plus tard, il s'aperçut qu'il fixait l'écran de télévision sans bouger, le regard vide, hypnotisé par le défilement des images.

_ Wow, j'étais loin, là. Retour au présent.

Il tenta de se concentrer sur sa respiration, observant les sensations procurées par l'air frais qui pénétrait dans ses poumons puis ressortait, envahi peu à peu par une vague de calme, agréable. Puis, une dizaine d'expirations plus tard, se replongea dans ses pensées.

Douche. Petit déjeuner. Départ pour le supermarché.

La radio diffusait l'interview d'un homme politique au coeur d'une polémique sur le port de chaussettes noires, symboles d'un nouveau groupe terroriste. Ce dernier proposait d'interdire le port de chaussettes noires dans les écoles.

_ Ah ben oui, tiens, c'est intelligent ça. Je vais donner une certaine valeur symbolique à un simple vêtement et incendier tout ceux qui décident de le porter. Hé toi là bas, tu n'as pas le droit de penser ça quand tu t'habilles !

Luis éteignit la radio, se laissa bercer par le bruit du moteur un instant puis sans réfléchir se mit à fredonner pour combler le silence. Lorsqu'il parqua sa voiture, il chantait à tue-tête, entrainé par sa propre chanson.
Après avoir récupéré son caddie, il pénétra dans le magasin, entamant son parcours habituel, sélectionnant les produits habituels puis se rendit à la caisse. Quelqu'un avait placardé une affiche pour des offres d'emploi. Un centre d'hébergement pour enfants en difficulté recrutait du personnel.

« « «  Tiens, ça me plairait ça. C'est déjà plus valorisant que d'aligner des chiffres toute la journée, et puis ça doit être intéressant....boh non, j'en serais jamais capable de toute façon, il doit falloir tout un tas de diplômes et pis qui je suis pour éduquer des enfants, je saurais pas quoi leur dire, je risquerais de leur gâcher la vie plutôt que de leur rendre service. » » »

Retour. Déjeuner devant la télévision. Factures à régler. Papiers à trier. Ménage. Dîner.

Luis se débarbouilla puis, déprimant à l'idée de passer son samedi soir devant la télévision, sortit boire un verre dans un bar.
Accoudé au comptoir, une bière devant lui, il fixait un écran géant qui diffusait une émission de télé-réalité.

« « « au moins y a du progrès, j'ai une bière à la main et des gens autour de moi » » »

Une jeune femme s'approcha de lui en lui souriant, il lui rendit son sourire, heureux d'avoir enfin quelqu'un à qui parler.

_ Je peux vous prendre la chaise, là ?
_ Euh, oui, bien sûr.

Elle prit la chaise et retourna s'asseoir avec son groupe d'amis. Luis, déçu, se sentit soudain mal à l'aise, ridicule. Les gens autour de lui devaient le prendre pour un loser, ou un alcoolique, seul au comptoir, sans amis. Il joua un moment avec son sous-verre, pour se donner une contenance mais la nervosité finit par l'emporter. Il vida sa bière d'un trait et sortit.
Sur le trajet du retour, alors qu'il marchait tranquillement, il se prit soudain à espérer que quelque chose se passe, n'importe quoi, quelque chose de différent, sortant de l'ordinaire. Croiser un étranger ou une étrangère qui lui proposerait de l'accompagner en soirée, ou lui demanderait de l'aide pour retrouver son chien. Quelque chose de nouveau.
Mais rien n'arriva. Il rentra chez lui, s'assit encore quelques heures devant la télévision avant d'aller se coucher.

_ Pfff, on est vraiment obligés de faire dans un hangar pourri ? Je trouve pas ça très motivant pour le développement personnel.

Gérard, assis sur un chaise de camping rouillée, s'étira longuement avant de se lever.

_ Tout ça ne dépend que de toi. On est dans ta tête après tout...
_ Donc il suffit que je pense à un autre endroit pour qu'on y aille ?
_ On pourrait, mais ça t'apprendrais rien. Les murs qui nous entourent sont les limites que tu t'es posé. Chaque brique représente une expérience, souvent négative, cimentée par les émotions dont elle est chargée. Les émotions te permettent de faire la différence entre le positif et le négatif, et, si tout va bien, tu vas t'orienter vers le positif et fuir le négatif. Le problème est que tu ne penses pas toujours à en tirer une leçon, ou tu en tires une mauvaise, qui t'empêche d'avancer. Tiens, mets ta main sur une brique.

Luis s'avança vers le mur et le caressa de la main.

« « «  Un parking de supermarché. Eric lui tend une paire de rollers.
_ Tiens ils devraient t'aller, c'est ceux de mon frère, il fait la même pointure.
Luis s'assoit et enfile les patins avant de se redresser avec précaution, les jambes tremblantes. Il tente de trouver son équilibre en tendant les bras, puis avance maladroitement de quelques centimètres.
_ Voilà, c'est pas mal. Essaye de mettre ton corps plus vers l'avant, et tu te pousses avec un pied.

Suivant les conseils de son ami, il donne une impulsion timide de sa jambe gauche et roule sur quelques mètres, en se tortillant nerveusement.
_ Ouais, bon, c'est pas mal, on va pas tenter le triple axel mais ça va venir.

Une demi-heure plus tard, Luis, de plus en plus confiant, tente la traversée du parking. Mais, à cause de la pente légère, il prend de plus en plus de vitesse, et la panique le gagne.

_ Euh, comment on tourne ? Hé, comment on tourne ? Hééééééé, COMMENT ON TOUR...

La bordure du trottoir se rapprochant à toute allure, il décide de tenter le tout pour le tout et se penche sur la gauche pour dévier sa trajectoire. Un peu trop, malheureusement et ses jambes accélèrent soudainement sans que le reste de son corps ne suive. Son coude heurte le bitume, puis ses mains qui frottent sur une distance suffisante pour lui ronger la paume jusqu'au sang et enfin son torse et ses fesses atterrissent lourdement, transpercés par la douleur. » » »

_ Voilà. Et t'as refait du roller depuis ?
_ Ben non, je préfère le vélo.
_ Voilà, donc un bon exemple. Tu es tombé une fois et a décidé d'abandonner. D'où la limite. Tu es déjà tombé de vélo ?
_ Oui, mais c'est pas pareil.
_ Juste parce que tu as décidé de vaincre ta peur et de remonter sur le vélo. Touches une autre brique.

Luis s'exécuta.
« « « Il a environ huit ans et regarde son dessin animé préféré à la télévision pendant que sa mère discute avec une amie.
_ Oui, les professeurs sont assez contents de lui, il a de bonnes notes à l'école et n'est pas trop dissipé. La seule matière ou il n'est pas très doué, c'est le dessin. En même temps, c'est de famille, ni son père ni moi avons jamais été très forts dans ce domaine. Il arrive à faire des trucs basiques mais on en fera pas un Picasso. » » »

_ En même temps, elle avait raison, j'ai jamais été très doué en dessin.
_ Et ce que tu as entendu ce jour là t'a donné envie d'essayer plus ?
_ Non, je me suis fait une raison, on peut pas être doué partout.
_ Tu t'es fait plus qu'une raison, tu t'es fait une limite. Les murs qui t'entourent ne tiennent que grâce à ta culpabilité, ta peur de l'échec, ta peur de souffrir. A chaque expérience négative, tu tires la conclusion, souvent erronée, qu'il te faut éviter cette partie du monde, dressant une barrière entre elle et toi. Tu nourris ta propre impuissance.
_ Et je suis censé faire quoi alors, me péter les dents en roller pour me prouver que je peux le faire ?
Dessiner des trucs hideux ?
_ Pas forcément, tu dois faire ce qui te fait plaisir, mais parfois tu n'essayes même pas car tu te dis que tu n'y arriveras jamais. Dans ces cas-là, le premier obstacle à ta réussite, à ton développement, c'est toi. Comme par exemple, si tu cherches un autre travail. Je cite : boh non, j'en serais jamais capable de toute façon, il doit falloir tout un tas de diplômes et pis qui je suis pour éduquer des enfants, je saurais pas quoi leur dire, je risquerais de leur gâcher la vie plutôt que de leur rendre service.
La peur, la douleur, la culpabilité ne sont que des signaux, tu ne dois pas les ignorer mais tu dois les écouter pour comprendre ou tu t'y es mal pris. A chaque erreur, tu découvres quelque chose de nouveau et tu dois modifier ta vision du monde et la manière dont tu l'appréhendes pour intégrer ces nouvelles informations. Cela s'appelle apprendre. Si tu mets ces expériences de côté, elles resteront émotionnellement chargées jusqu'à ce que tu décides de les intégrer, de les digérer. Et tu vas passer ton temps à reproduire les mêmes erreurs. Parfois même, si tu décides de les ignorer trop longtemps, ton corps va prendre le relais pour te rappeler à l'ordre.
Va vers ta peur, c'est là que se trouvent les leçons les plus importantes.
_ Ouais, des heures d'amusement en perspective.
_ T'as même pas idée, répondit Gérard en souriant. Ah et au fait, pour ta solitude, apprends à être heureux tout seul, comme ça ton bonheur ne dépendra plus des autres, seulement de toi.


Dimanche.

Luis émerge doucement, flottant encore quelques instants à mi-chemin entre le rêve et la réalité. Puis il se tourne, ouvre un oeil pour consulter le réveil qui égrène les minutes, silencieusement, comme pour dire, « ok aujourd'hui, je t'ai laissé dormir mais demain tu vas prendre .» 11h00.

_ Oh putain, bouffe chez les parents, je vais être en retard.

Il se lève en sursaut, soudain rattrapé par la réalité, choisis quelques vêtements au hasard et se rue dans la salle de bains. Douche. Rasage. Café. Voiture.

Luis tend la main vers le bouton de l'autoradio, puis la repose sur le volant. Il n'a pas envie d'entendre les mêmes chansons que d'habitude, en boucle, entrecoupées de spots publicitaires stupides. Une nouvelle fois, il se force à prêter attention à son environnement, se concentre sur sa respiration, essaie de détendre ses muscles, se tortillant sur son siège pour trouver la meilleure position, tente de ressentir chaque creux de la route, chaque accélération et peu à peu, il se fond dans sa voiture, elle devient une extension de lui. Tous les gestes machinaux qu'il exécute pour conduire s'accomplissent d'eux-même, sur une simple pensée, son cerveau ne commande plus seulement ses pieds et ses doigts, il gère également les pédales et le levier de vitesse. Son niveau d'attention augmente et il parvient à effectuer chaque tâche de manière complètement fluide tout en restant concentré sur sa respiration.
La demi-heure qui le sépare de la maison de ses parents s'écoule ainsi rapidement et, plutôt que de l'énerver ou le stresser, le détend totalement.

Il se parque, remonte l'allée, frappe deux coups à la porte et avant même de recevoir une réponse, l'ouvre en grand.

_ Je suis là !

_ Entre, je suis dans la cuisine, répond la voix de sa mère.

Un doux fumet d'osso bucco lui emplit aussitôt les narines, faisant remonter mille souvenirs d'enfance. Ici aussi, il est chez lui.

_ Comment ça va ? Lui demande sa mère en s'approchant pour l'embrasser. Tu as passé un bon week-end ?
_ Oui.
_ Et ton boulot, ça va ?
_ Oui.
_ Pas trop fatigué ?
_ Non.
_T'as l'air un peu fatigué pourtant. T'as fait la fête, hier soir ?
_ Oui, un peu.
_ Tu t'es encore couché à point d'heure ?
_ Non, ça va.
_ J'ai vu un truc à la télé l'autre jour sur les jeunes qui sortent en soirée et qui boivent comme des trous. Tu bois pas trop, au moins ?
_ Non, ça va. Une bière de temps en temps.
_ Ah ouais. Parce que là, ils disaient que l'alcool est un fléau maintenant. Tu en connais des jeunes comme ça ? Ils sont comme ça tes amis ?
_ Non, répond-il, sans oser lui dire qu'il n'a pas beaucoup d'amis. Il est par là, papa ?
_ Oui, il est dans le jardin. Il y passe son temps en ce moment.
_ Je vais lui dire bonjour, s'empresse-t-il de dire, soulagé d'avoir trouvé un moyen d'échapper à cette avalanche de questions.
_ Oui vas-y. Tu veux boire quelque chose ?
_ Heu, oui, je sais pas, une bière ?
_ Oui ben tiens ramènes en une à ton père.

Luis attrape deux canettes dans le frigo et traverse le salon pour ouvrir la porte de la véranda.

_ Tiens, salut.
_ Salut, répond Luis en serrant la main de son père. Tiens voilà une bière.
_ Ah ben merci, je me disais que ça manquait justement. Quoi de neuf ?
_ Ben pas grand-chose, dit-il en s'asseyant dans un fauteuil en plastique.

Luis ne savait jamais quoi dire à ses parents. L'écart qui s'était creusé entre pendant sa crise d'adolescence ne s'était jamais vraiment refermé et tout ce qu'il leur avait caché pendant cette période-là avait fait de lui un étranger à leur yeux. Il ne partageait que le strict minimum, pas d'états d'âme, pas de déballages affectifs, seulement des conversations superficielles sur son travail, la politique et les dernières émissions de télévision. Il leur offrait uniquement ce qu'ils attendaient de lui, afin d'éviter tout conflit, toute vieille histoire qui pourrait remonter à la surface. Sa vie ne concernait que lui et il craignait qu'en ne se livrant trop à eux, l'indépendance qu'il avait pu acquérir ne lui soit enlevée. Cette distance lui était nécessaire pour éviter toute jugement ou commentaire désapprobateur sur ses choix.
_ Mais elle avait l'air sympa, cette copine, t'aurais pu faire un effort.
_ Et tu voudrais pas trouver un vrai boulot ? J'ai un ami qui travaille dans...
_ Tu devrais investir dans...économiser...préparer ton avenir...
_ Et tu veux pas faire des enfants ?

Car, même s'il avait changé, l'image qu'ils avaient de lui était toujours la même depuis des années. Quoiqu'il fasse, il serait toujours leur enfant et pas un être humain autonome, à part entière.

Le repas se déroula comme d'habitude, arrosé d'un verre de rouge, et agrémenté d'une conversation sans grand intérêt, Luis esquivant habilement tout sujet qui pourrait le mener sur une pente glissante.

Aussitôt le café terminé, il prétexta quelque obligation et reprit la route, soulagé d'avoir rempli ses obligations familiales. Sur le trajet de retour, il se surprit à imaginer leur réaction s'il s'était soudain ouvert.

« «  Hé vous savez quoi ? Je fais des rêves bizarres en ce moment, je discute avec Gérard Lenorman, vous savez ? Celui de la ballade des gens heureux ? Et il m'aide à me développer, à comprendre ce qui m'arrive. » »

Luis se demandait combien de temps mettrait l'ambulance pour arriver.

Ouverture de la porte. Une main tendue vers l'interrupteur. Il se ravise, pense à racheter une ampoule neuve, oublie, s'affale dans le canapé, allume la télévision et l'après midi se déroule en clin d'oeil. Repas. Un film. Et au lit.

_ BOUH !
Un monstre au visage couvert d'écailles surgit en face lui en hurlant.
_ AAAAHHHH !!!!
Luis en tomba à la renverse, se protégeant le visage de son avant-bras.
_ Ah ! Ah ! Excellent ! T'aurais vu ta tronche !
Gérard retira son masque, laissant apparaitre un large sourire espiègle, content de son effet.
_ Putain, mais ça va pas non ? J'ai failli faire une crise cardiaque !
_ Oh mais non, voyons, ce n'était qu'un masque, pas la peine d'avoir peur. Tu devrais le savoir, tu en as porté un toute la journée....
_ Ca veut dire quoi, ça ?
_ Faire semblant ? Se cacher derrière une face de poker ? T'étais tellement bien caché que c'est à peine si tes parents t'ont reconnu.
_ Comment ça ? J'ai montré à mes parents ce qu'ils avaient envie de voir, rien d'autre.
_ Ce qu'ils avaient envie de voir ou ce que tu penses qu'ils avaient envie de voir ? Tu lis dans leurs pensées ? Wow, alors je crois que j'ai plus rien à t'apprendre...
_ Ben je pouvais quand même pas arriver comme ça et être une personne différente d'une semaine à l'autre...
_ Mais y a pas de personne différente. Y a que toi. Tu crois que tes parents veulent avoir un robot en face d'eux ? Un inconnu sans expression, sans émotion ? Qui répond machinalement aux questions qu'on lui pose ?
_ Mais y a trop de bagages, trop d'explications à sortir d'un seul coup, c'est impossible à gérer.
_ Alors ton masque, c'est pour empêcher tous ces trucs de sortir ? Parce que ça serait trop dur ?
_ Ben...ouais et ils veulent pas entendre tout ça, ça leur ferait du mal...
_ Parce qu'il y a que du mauvais qui va sortir ? Tu crois que ça va encore creuser le fossé ?
_ Non mais...
_ Ce serait pas plutôt toi qui a peur d'enlever ton masque, de te découvrir devant eux, de t'exposer aux jugements ?
_ Ils ont jamais compris, je serais toujours le petit enfant qu'ils ont élevé....
_ Parce que tu leur as laissé une chance ? Comment tu connais leur réaction à l'avance ?
_ Ben je les connais justement....
_ C'est vrai que t'as une sacré vision d'ensemble quand tu regardes à travers les petits trous de ton déguisement... Tu les as regardé dans les yeux, aujourd'hui ? Vraiment ?
_ Euh, je sais pas, je me souviens plus...
_ Bah ouais, et il y a pas qu'eux, y a aussi les gens que tu croises dans la rue, les collègues de boulot, les amis... A chaque fois un masque différent, un nouveau rôle, une nouvelle panoplie...
_ Mais je peux pas dire tout le temps ce que je veux, ce que je pense, ça serait trop le bordel...
_ Pourquoi ? T'es qui en fait ? Sous ton maquillage ? Quand est-ce que Luis a son mot à dire, quand est-ce que tu arrêtes de jouer un rôle ?
_ Je sais pas, quand je suis tout seul, dans ma douche...
_ Et qu'est ce qu'il se passe ? Tu te mets à hurler ? Tu parles des langues étrangères en vomissant de la bouillie verte ? Tu ronges les meubles ?
_ Ben non.
_ Alors expliques moi ce que tu perds à vivre qui tu es plutôt que vivre ce que tu penses que les gens attendent de toi ? Parce que tu sais rarement ce qu'ils attendent vraiment de toi, t'en as juste une vague idée...
_ Mais ils vont se moquer, je vais dire des conneries, faire des conneries, ça va les choquer...
_ Tu te crois à l'abri derrière ton masque ? Heureux ? Attends je passe juste un coup de fil, parce que tant qu'à ne pas vivre ta vie, autant que quelqu'un d'autre le fasse à ta place. On va embaucher un intérimaire...
_ Et donc je fais comment ? Je fais ce que je veux quand j'en ai envie ? C'est ça ?
_ Ben commence déjà par te faire confiance, crois en qui tu es. Écoute toi, écoute ce que tu as envie de faire et quand tu n'oses pas le faire, essaye d'identifier la peur qui se cache derrière. Quand tes parents te disaient «  ferme ta gueule, tu fais trop de bruit », c'est pas parce que t'étais un sale gosse, c'est juste que EUX avaient envie d'être au calme. Toi tu l'as pris pour toi et tu t'es dit qu'il fallait pas faire de vagues, passer inaperçu, te brider. Ben pardon mais faut pas tout prendre pour toi non plus.
_ Ouais, bon...
_ Commence par regarder qui tu es et, putain de merde, fais toi confiance...
_ Oh mais quel langage !
_ C'est pour donner un peu d'emphase au message...ça rentrera mieux...

HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN ! HIIN !...

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