dimanche 15 novembre 2015

Mon avis

Vu que tout le monde peut donner son avis maintenant, je me suis dit que j'allais rajouter ma voix à tout ça.

Au début, je pensais dire : "Hey, vous êtes tous des cons, vous avez rien compris, ouvrez les yeux" et tout ça mais finalement, je me dis que c'est peut-être moi qui ai rien compris.

Depuis que je suis tout petit, je vois à la télé des guerres, des gens qui meurent, des famines, des explosions et tout un tas de choses.
A chaque fois, je ne peux pas m'empêcher de penser que chacun de ces reportages est un témoignage de nos échecs en tant qu'espèce et je le prend un peu personnellement.
Il y a donc cette boule au bide qui arrive quand je vois des gens qui s'entretuent, ce questionnement, comment on fait pour se sortir de là, de l'angoisse, de la frustration liée à mon impuissance à face tout ça etc... Pourtant, quand je sors de chez moi, rien, pas de problème, un SDF de temps en temps, des trucs faciles à résoudre genre aider une vieille à porter son sac dans les escaliers ou aider un pote à trouver une solution à ses problèmes.

Donc petit à petit, je me suis détaché de ce que je vois à la télé. Ca ne fait juste pas partie de mon monde et je ne peux rien y faire donc j'ai décidé d'en avoir rien à foutre.
Mais j'ai quand même essayé de comprendre comment améliorer les choses, qu'est-ce qu'il faut faire pour que collectivement, on prenne soin les uns des autres ?
La première chose à faire a été de développer un esprit critique, tout questionner tout le temps et ne pas se faire avoir par la dynamique de groupe, aborder les choses différemment et me faire mes propres idées. Ne pas juste accepter et diffuser les idées qu'on me transmet.
J'ai appliqué ça de manière un peu extrême jusqu'à devenir incapable de faire vraiment partie d'un groupe, toujours me positionner à l'extérieur et éviter tous ces comportements censés renforcer l'esprit de groupe.
Parce que pour moi, la raison principale de toute cette souffrance est le fait que les gens se laissent dominer par leur émotions et prennent de très mauvaises décisions sous le coup de la peur et de la colère. Parce que , sous le coup de la peur, on fait ce qu'on nous dit sans réfléchir.
Mais voilà, le truc est qu'on  fait tous partie d'un groupe, qu'on le veuille ou non. Un pays, une association, une entreprise, une espèce ou autre. Et j'ai toujours tendance à me sentir responsable des actions du groupe dont je fais partie. Je crois que c'est là que je comprends pas un truc.
Par exemple, au niveau du pays, le groupe peut engager des actions qui vont avoir des conséquences internes ou externes : Réformer les retraites ou fournir du soutien scolaire aux enfants d'un pays étranger.
Pour gérer en interne, il y a plusieurs sous-groupes responsables de différentes tâches comme l'éducation des membres du groupe ou s'assurer que tout le monde ait un toit et à manger. Un peu comme des organes. Si notre rein ne fonctionne plus, c'est à nous en tant qu'organisme qu'il appartient de faire ce qu'il faut pour le soigner et survivre.
Pour l'impact externe du groupe, pour moi, TOUT le groupe en est responsable.
Toute vie humaine est importante, que ce soit un orphelin en train de mendier dans les rues de Bucarest ou un ministre ou un chef d'entreprise ou un extremiste quelconque.
Je suis, en tant que citoyen de mon pays, responsable à la fois de toutes les actions de mon pays à l'extérieur mais également de la santé de mon pays. Quand mon pays part en guerre, chaque soldat qui meurt est une blessure à l'organisme dont je fais partie. Le sang de chaque personne qui meurt sous les balles/bombes/missiles de l'armée française est sur mes mains.
Je travaille chaque jour et je paie des impôts pour insuffler de la vie à cet organisme, et m'assurer qu'il survive et tant que je décide d'agir pour le garder en vie, je suis responsable de ce qu'il fait.
Je n'ai pas été collabo, je n'ai pas participé à l'holocauste, je n'ai rien colonisé, je n'ai pas fait la révolution de 1789. Ca c'était pour les cellules de l'époque.
Par contre, j'ai bombardé pas mal de pays, je suis resté passif devant une bonne dizaine de génocides, j'ai apporté mon soutien pour aider les victimes de divers cataclysmes, j'ai gagné la coupe du monde, etc... 
Les réfugiés qui se déversent par les frontières ne sont que le sang d'un autre organisme que j'ai éventré.
Je suis responsable de tout ça. Et je le porte chaque jour. Et chaque cellule de l'organisme l'est. Chaque personne qui paie des impôts et se dit français l'est.
Si on enlève tous les membres d'un groupe, le groupe n'existe plus. Nous portons tous la même part de responsabilité.
Nous nous reproduisons, la police fait office de système immunitaire, les agriculteurs nous nourrissent, les artisans et les entreprises nous font grandir et nous développer, etc...
En tant qu'organisme, ce qui s'est passé à Paris n'est qu'une petite infection, à force de se promener avec autant de sang sur nous, de regarder la souffrance sans réagir, de laisser s'installer la haine et la peur sans essayer de soutenir et de rassurer, on s'est fait contaminer.

Je pense qu'on a que ce qu'on mérite. Notre organisme est atteint d'une forme d'apathie. Les cellules ont oubliées de quoi elles font partie et le cerveau est en plein dépression.

Je vais continuer à essayer de soigner les organes, et de faire mon petit travail de cellule même si je me trompe complètement. Et ça ne consiste pas à essayer d'avoir un meilleur Iphone ou une plus jolie voiture. En tant que partie de cet organisme, je ne pourrais jamais être heureux s'il souffre d'une blessure ouverte et que ses actions n'ont pas un impact positif sur le monde extérieur. Je veux rétablir la communication au niveau des synapses et améliorer notre capacité à prendre des décisions en tant que groupe.

Peut-être que le fait de voter ou de mettre une photo de profile différente sur Facebook fait partie d'un processus de guérison quelconque que je ne comprends pas mais nos responsabilités restent les mêmes. Et y a du boulot.



mardi 3 mars 2015

Retraite Ayahuasca : 3ème et dernière partie



4ème cérémonie :

Pendant la réunion d’information, Jim nous avait dit qu’il était souvent bénéfique d’exprimer une intention avant de boire l’Ayahuasca.
Mon intention a été : Je veux me débarrasser de tout ce qui n’est pas moi. Et j’ai bu ¾ de dose.
J’avais un peu peur en attendant que ça fasse effet mais j’ai profité de ce temps pour réaffirmer mon intention.
Au bout d’environ 30 minutes, j’avais les yeux fermés et un truc est apparu devant moi, comme une sorte d’ombre qui tenait des granulés. Mon premier réflexe a été d’essayer de la faire disparaitre mais j’ai senti qu’il fallait que j’absorbe ces granulés.
Je les ai donc acceptés.
Et d’un coup, ils se sont mis à éclater dans mon cerveau, comme un feu d’artifice de couleurs, de sensations et de sons.
A ce moment-là, d’autres ombres sont arrivées et ont posé des panneaux de couleurs autour de moi, pour me séparer des autres. J’avais l’impression d’être sous une sorte de tente colorée. J’ai senti que l’objectif était de m’isoler de tout ce qui se passait autour.
Mes pensées ont commencé à s’affoler et la peur a refait son apparition. Une ombre a alors fait balancer un gros pendentif plein de mécanismes colorés, impossible à décrire ou à dessiner juste devant mes yeux. Les petits mécanismes bougeaient sans arrêt, s’imbriquant les uns dans les autres, et j’ai compris qu’il fallait que je garde mon regard dessus pour occuper mon esprit et mes pensées.
D’autres ombres se sont jointes aux premières qui écartaient doucement tous les sons venant de l’extérieur à la périphérie de ma vision. Elles portaient des coiffes incas et des rubans autour du cou.
Elles ont commencé à monter un échafaudage tout autour de moi, qui se reposait sur mes bras, mon torse et mes jambes.
Une fois le montage terminé, des colonies d’insectes semblables à des fourmis se sont mis à défiler dessus, apportant différents fluides qu’ils injectaient dans mon corps, tandis que d’autres pompaient une sorte de matière noire de mon ventre.
J’avais l’impression d’être sur une table d’opération.
J’ai ressenti une douleur dans la partie gauche de mon visage et quand j’ai commencé à avoir peur, un bourdonnement grave a retenti dans mon oreille, une sorte de vrombissement apaisant qui m’a immédiatement détendu.
Au bout de quelques minutes, j’ai levé ma main pour me gratter le front et tout l’échafaudage s’est effondré. Je me suis senti con, et n’ai trouvé de mieux à faire que de m’excuser, vraiment désolé de les avoir dérangés dans leur travail.
J’en ai profité pour m’allonger et ils remonté l’échafaudage et recommencé leur va et vient. L’une des ombres était assise en haut à gauche et me faisait signe de rester tranquille et de ne pas bouger.
Je lui ai répondu dans ma tête qu’il n’y avait pas de problème, que j’allais pouvoir me gérer. Et une demi-seconde plus tard quelque chose m’a piqué au petit orteil. Et par réflexe, j’ai allongé ma main pour me gratter et tout s’est effondré.
Je me suis à nouveau senti con, aie fait mes excuses et espéré qu’ils ne soient pas vexés ou en colère contre moi. Mais ils ont tout remonté et continué leur travail.
Je me suis laissé faire comme ça pendant un bon moment, jusqu’à ce que j’ai vraiment envie d’aller aux toilettes. Ils ont démonté l’échafaudage et m’ont fait signe que c’était bon.
Je suis donc allé aux toilettes et me suis complètement vidé, avec l’impression d’évacuer beaucoup plus que ce que j’étais réellement en train de faire ( mais je vais passer sur les détails ).
Lorsque je suis revenu m’allonger, j’ai senti un calme incroyable m’envahir, un paysage semblable aux images du télescope Hubble est apparu juste au-dessus de mon champ de vision et je me rappelle m’être demandé pourquoi elle n’était pas en face de moi. Le paysage que je voyais était tellement magnifique que j’aurais aimé en profiter plus mais il se levait dès que je levais les yeux.
Et soudain, j’ai vu que des trucs se détachaient de moi pour s’en aller vers cet autre monde. Et j’ai compris que la vision n’était pas pour moi mais pour attirer toutes ces pensées parasites. Des bouts se décollaient et volaient vers ce paysage. C’était l’équivalent d’un miroir aux alouettes.
J’ai donc attendu tranquillement que ça se passe, me sentant de plus en plus léger. Et soudain je me suis retrouvé dans un silence intérieur profond. Il n’y avait plus un son. Je n’étais plus qu’une mare de silence, de rien, de vide et parfois une bulle sortait de cette mare et s’envolait, comme emportée par un courant invisible. J’ai compris que ce silence était moi, mon essence et que tout ce qui n’était pas silence ne m’appartenait pas.
Lorsque j’ai réalisé ça, de gros bouts de moi se sont détachés et ont été emportés par le courant, bloc par bloc, pour qu’il ne reste à la fin plus que ce silence.
Tout ce qui n’était pas silence devait partir.
Et au milieu du silence, j’ai senti une présence. Une présence faible, timide. J’ai compris que c’était mon cœur.
Il avait des tas de choses à dire, à exprimer. Mais il est très poli et ne s’exprime que lorsque tout le reste se tait. Et cela faisait longtemps qu’il attendait son tour.
Je l’ai écouté un moment, et l’ai rassuré, lui ai dit qu’à partir de maintenant, je prendrais le temps de l’écouter, que j’allais lui donner plus d’espace pour se développer. Il flottait dans cette mare de silence et exprimait une émotion de temps à autre, qui provoquait de légers remous pour s’estomper ensuite.
J’ai passé un moment dans ce silence puis Manain est venu pour le « personal healing ». Il se met en face de chaque personne, une par une et chante pendant un moment.
La consigne de Jim était qu’il est généralement mieux de s’asseoir au bout de son matelas lorsque c’est notre tour.
Ce que j’ai fait, en tailleur.
Ses maracas étaient tous près de mes oreilles et faisaient un bruit assourdissant, j’avais l’impression que j’étais une plante qu’il saupoudrait d’engrais.
J’étais avachi en avant et peu à peu, je me suis redressé, jusqu’à être complètement droit et je sentais que ma tête et mon corps essayaient de m’emmener encore plus haut, mais mon cœur était encore trop faible. J’en suis donc resté là, à profiter de tout ça.
Il a terminé, je lui ai chuchoté « Gracias » et me suis allongé à nouveau. J’ai passé le reste de la nuit à cultiver ce silence intérieur et à observer tout ce qui en sortait, décidant si je devais le garder ou non.
A un moment, je suis tombé sur un gros bloc épineux, que je n’arrivais pas à faire bouger. Après quelques efforts, j’ai demandé à mon cœur ce qu’il fallait faire et j’ai senti une chaleur sortir de ma poitrine et se diriger vers le bloc qui s’est mis à fleurir de partout.
Le lendemain, je me sentais parfaitement calme et ma respiration était facile, tranquille.

 5ème et dernière cérémonie :


 J’avais l’impression d’avoir trouvé ce que j’étais venu chercher et je n’avais plus peur du tout. J’ai pris à nouveau ¾ de dose.
Mon intention cette fois était d’apprendre comment cultiver ce silence intérieur.
Lorsque je ressentais une tension ou une forme d’anxiété, je me laissais retomber dans le silence et ça passait tout seul.
Toute la nuit n’a été qu’une suite d’images et d’expériences qui m’ont montré au début que vivre est extrêmement simple : Il suffit de respirer. C’est le minimum.
Après, ça peut devenir un processus actif. La leçon était qu’il fallait que je prenne mieux soin de mon corps pour accueillir mon cœur et le faire grandir. Qu’il fallait que je transforme mon intérieur en havre de paix, accueillant et bienveillant pour y accueillir la vie. Et non pas en forteresse pour me protéger des dangers. Qu’il était plus important d’attirer les bonnes choses que d’essayer de se protéger de toutes les éventuelles mauvaises.
Et sur la fin, j’ai eu la réponse à ma question. Cela fait plusieurs années que je fais de la méditation en utilisant un mantra, que je me répète sans arrêt, en me concentrant sur ce mantra.
Il me suffisait de changer ma pratique pour qu’au lieu de revenir sur ce mantra, je revienne sur ce silence intérieur et m’habituer ainsi à le vivre.
Voilà, je passe sur tout ce qui s’est passé en dehors des cérémonies, tout ce que je peux dire est que j’ai vu des gens dépressifs, accros à divers substances qui sont repartis frais, le sourire jusqu’aux oreilles, pleins d’énergie. Et tous sont devenus des amis.
C’est une expérience extrêmement personnelle mais j’avais très envie de la partager et c’est trop long à raconter comme ça autour d’un verre. J’aurais peur d’oublier quelque chose.
Voilà, peut-être que je suis taré mais si c’est le cas, je suis très content de l’être :-D

Retraite Ayahuasca partie 2



Interlude : Journée de San Pedro

Le San Pedro est un cactus aux propriétés hallucinogènes également. C’est beaucoup moins violent que l’Ayahuasca et touche plutôt aux sensations et aux émotions.
Ca se présentait sous forme de poudre. Jim nous as conseillé de nous baser sur les doses d’Ayahuasca pour savoir combien nous devions en prendre. Je crois que j’ai pris une dose.
J’ai mis la poudre dans un verre, ajouté de l’eau, beaucoup remué, bu un peu, failli vomir, rajouté de l’eau, bu un peu etc… Il nous as conseillé de ne pas vomir avant les 2 premières heures pour être sûr d’avoir tout l’effet.
Ca monte au bout de 2 heures, et l’effet dure 12h.
Au début, c’était tranquille, j’étais dans mon hamac à regarder la mare avec les libellules, les tortues et tout ça, à profiter du vent qui soufflait de temps en temps. Puis j’ai eu l’impression qu’on passait du beaume sur tout mon corps mais à l’intérieur et je me sentais bien, vraiment très agréable.
Puis peu à peu, j’ai ressenti une douleur grandissante au niveau du ventre et une grande tristesse. La douleur ne m’était pas inconnue et la tristesse non plus, j’avais déjà ressenti ça et longtemps. J’ai fait comme on m’a appris et je l’ai laissé m’envahir pour la ressentir bien correctement et je me suis mis à pleurer. J’ai pleuré un bon moment, avec la sensation que ni la douleur, ni la tristesse ne diminuaient.
Au bout d’une petite heure, j’avais une question qui me trottait dans la tête et à laquelle je n’arrivais pas à répondre : Qu’est-ce qu’on est censés faire de la douleur ? On ne peut pas la donner à quelqu’un d’autre, ça serait salaud. On ne peut pas juste la poser. Qu’est-ce qu’on en fait ?
Et je me suis rendu compte que je m’étais posé plein de fois la question étant gamin sans jamais avoir de réponse satisfaisante.
Alors je me suis levé et je suis allé voir si je ne trouvais pas quelqu’un à qui poser cette question.
J’ai croisé une fille qui m’a dit qu’il fallait la ressentir, essayer de savoir d’où elle venait, la comprendre. Mais j’avais l’impression que ce n’étaient que des mots et ça ne me parlait pas plus que ça, alors après 10-20 minutes, je suis retournée dans mon hamac.
Et je me suis demandé quand elle avait commencé. Quand est-ce que je l’avais ressenti pour la première fois ? Et je n’ai pas réussi à trouver le début. Je me suis rappelé de tout ce que j’avais fait pour la fuir, l’ignorer, la faire taire, et plus ça allait , plus j’avais l’impression que mon ventre n’était qu’une grosse plaie ouverte, un puits sans fond de douleur et de tristesse et que j’avais lutté contre toute ma vie d’une manière ou d’une autre.
Je ne voyais pas le début, et je n’en voyais pas la fin. Tout ce qui variait avait été ma capacité à l’ignorer au cours de ma vie. Et là, j’avais encore une question : Maintenant je fais quoi ?
Mais j’avais l’impression que je n’avais pas le droit de poser la question. J’avais l’impression que si je demandais à quelqu’un, j’allais les engouffrer dans ma douleur et ma tristesse, les perdre dans mon puits sans fond, leur gâcher leur voyage. Pour moi, cette simple question était si noire qu’elle allait détruire tout sur son passage et noyer tout le monde.
Je me suis dit aussi que je ne pouvais juste pas continuer à l’ignorer. J’étais là pour faire quelque chose, et j’étais bien déterminé à repartir dans un meilleur état que j’étais arrivé. Alors je suis allé voir Jim et je lui ai tout expliqué.
Il m’a demandé ce qu’était cette douleur, si je la ressentais à ce moment précis. Elle était sourde mais toujours présente.
Il m’a conseillé de lui parler, de lui demander ce qu’elle voulait, ce qu’elle faisait là, de l’observer, de la ressentir.
Je suis donc allé dans ma chambre pour mener mon petit combat personnel. Je me suis allongé et j’ai fermé les yeux. J’ai vu cette plaie béante qui était mon ventre, j’ai vu comme des sortes de serpents/ lianes vivantes qui couraient sous ma peau , sous mes bras , mon torse et qui se nourrissaient de cette plaie et la gardaient ouverte.
J’ai donc essayé de les attraper pour les arracher mais c’était comme un unique organisme qui ne faisait qu’un avec mon corps. Même si j’en attrapais un bout, je n’arrivais pas à le tirer, c’était comme de me tirer moi-même par le bras.
Alors j’ai essayé de l’imaginer se séparant de moi mais je n’y arrivais pas, même mentalement elle me glissait entre les doigts. Et je me suis rendu compte d’un truc : Je n’avais aucune idée de ce à quoi je ressemblais sans cette chose. Je ne savais pas qu’est-ce qui était vraiment moi dans tout ça.
Cela faisait tellement longtemps qu’elle était là que je ne savais pas où elle s’arrêtait et où je commençais.
Jim m’avait dit qu’il arrivait aussi parfois, bien que ce soit rare , que des gens traînent des trucs de leurs vies passées. Je crois pas trop à tout ça mais j’ai cherché dans cette direction quand même.
Et en remontant dans mes souvenirs, je me suis rappelé que j’avais été malade étant gamin. Ma mère m’en avait reparlé il y a quelques années. J’étais resté un bon moment en chambre stérile et mes parents ne pouvaient pas m’approcher ou me toucher et tout ce que je pouvais faire était pleurer et souffrir sans que ça n’amène à rien.
Et je me suis rendu compte que c’était la source de ce truc. J’avais créé cette chose moi-même pour me protéger, me rendre autonome, me défendre. J’avais construit une machine pour devenir autonome et n’avoir besoin de personne.
J’avoue que j’étais un peu fier de moi parce que c’est une machine assez bien foutue. Je me suis rendu compte de tous les mécanismes de défense que j’avais mis en place : l’ironie, le sarcasme, la distanciation et de toutes les facettes de ma personnalité qui étaient liées à cette machine.
J’ai donc continué à essayer de m’en débarrasser, sans succès. J’étais comme une petit luciole dans mon corps en train d’essayer de déplacer un rocher. A un moment, j’étais tellement désespéré que je me suis dit « Ok, t’as gagné, je peux rien faire , je te laisse mon corps, je me casse » et je me suis vu sortir de mon corps.
Mais à ce moment-là, tout s’est éteint. La machine ne fonctionnait plus. Et j’ai compris que c’était moi qui la nourrissait, qu’elle n’avait pas de vie sans moi.
A ce stade, ça faisait un bout de temps que je me tortillais dans mon lit en pleurant et en gémissant, à me battre avec ce truc. J’ai décidé que j’avais assez d’infos et que j’utiliserais l’Ayahuasca pour régler tout ça.
J’ai rediscuté avec Jim, qui a eu l’air content de l’issue de mon combat et m’a dit que maintenant j’avais une vraie intention pour travailler avec l’Ayahuasca.
Pendant tout le reste de la journée, j’avais l’impression de me promener avec un trou au milieu du bide et que tous les gens qui me parlaient ne s’adressaient pas à moi mais à ma forteresse, c’était assez bizarre.
Mais bon, j’avais encore 2 cérémonies Ayahuasca pour gérer ça et j’avais bien l’intention d’envoyer du pâté.

Retraite Ayahuasca Partie 1



Retranscrire l’expérience complète est difficile voire impossible, mais je vais essayer de décrire les 40% que je peux.
Cette retraite a eu lieu dans le Hummingbird Center, à 30 mn de route d’Iquitos, Pérou, la plus grande ville au monde encore non reliée par des routes, accessible uniquement par avion ou par bateau.
Le centre est tenu par Jim et Gina et accueille constamment de nouvelles personnes pour traiter toutes sortes de problèmes de l’addiction à la dépression en passant par un large éventail de troubles psychosomatiques.
J’y suis allé uniquement dans un but de développement personnel et parce que je trouvais l’expérience intéressante et non pas parce que j’avais quelque chose à guérir.
Dès l’arrivée dans le centre, nous avons pu choisir nos chambres : une pièce avec un lit et une petite armoire, ainsi qu’un hamac à l’extérieur au bord de la mare.
Nous avons ensuite visité les installations, salon commun, salle à manger, douches/toilettes et  Maloca.
Certaines personnes, en retraite personnelle vivaient dans un Tambo, une hutte personnelle plus à l’écart dans la jungle.
Nous avons déjeuné puis Jim nous as convié dans la Maloca pour nous expliquer à quoi nous devions nous attendre durant la cérémonie du soir. Il a été très pédagogue, et nous a laissé poser toutes les questions que nous voulions.
En gros, l’Ayahuasca est une drogue hallucinogène très puissante. Sa particularité est qu’elle met les gens face à eux-mêmes et vous montrera quasiment à coup sûr ce que vous essayez de fuir, sans relâche et de plein de manières différentes.
Il nous a expliqué qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur, qu’il n’allait rien nous arriver de mal, mais qu’il ne pouvait pas prévoir ce par quoi nous allions passer et qu’il y avait quand même de fortes chances que nous vivions des expériences effrayantes. Chaque expérience est différente.
L’état d’esprit conseillé durant la cérémonie est de se laisser aller et de laisser le médicament et les Icaros faire effet ( littéralement, en anglais, on parle de « medicine » et après la première cérémonie, tout le monde avait compris pourquoi ).
Une fois cette réunion d’info terminée, on est allés se reposer avec pour conseil de ne rien boire à partir de 17h et de ne rien manger à partir de 15h.
A 19h30, nous nous sommes réunis dans la Maloca en cercle face au pilier central, sur un matelas chacun. Nous avions une petite couverture, un oreiller, un bol pour vomir, une bouteille d’eau ( pas pour boire mais se rincer la bouche uniquement ) et une lampe de poche pour aller aux toilettes à 50 m de la Maloca.
Eddington, l’assistant du chaman a fait brûler un peu de sauge .
Jim nous as appelés un par un pour prendre notre dose d’Ayahuasca. Pour la première cérémonie, chacun reçoit 2/3 de dose et pour les suivantes, c’est à nous de dire quelle dose nous voulons. Il est impossible de prédire quelle dose doit prendre une personne pour obtenir un effet similaire à une autre. Une personne de 200 kilos pourra ressentir des effets très fort avec ¼ de dose tandis qu’une de 50 kilos aura besoin d’une dose entière avec la même préparation.
Nous avons donc chacun bu notre Ayahuasca qui a un goût vraiment horrible. Il est conseillé de se rincer la bouche immédiatement après l’avoir bu pour limiter les nausées. Rien que d’y penser, j’ai envie de vomir.
Une fois que tout le monde était passé , Jim a éteint les lumières pendant que Manain, le chaman, prenait sa dose.
Après 2-3 minutes, Manain a commencé a siffler puis après quelques minutes, il s'est mis à secouer des maracas et à chanter les Icaros.


1ère Cérémonie :

Les effets n’ont pas été trop forts pour la première. Au bout d’un moment, je suis retourné vers Jim pour en reprendre un peu.
Une demie heure plus tard, j’ai commencé à avoir quelques hallucinations et la « réalisation » suivante :
Nous développons tous des mécanismes de défense, comme des parapluies pour se protéger de la pluie. Ca fonctionne, mais le problème est qu’une fois que le parapluie est déployé, nous ne pouvons plus voir ce qui nous menaçait et ne pouvons donc pas savoir si le danger est encore là.
En gros, quand notre parapluie est ouvert, on ne peut pas savoir s’il s’est remis à faire beau, ou uniquement de manière indirecte.
Il faut donc s’éloigner de la protection du parapluie pour voir le ciel, ou le fermer complètement.
Je me suis rendu compte à ce moment-là, que pour échapper à un problème, ou à un truc qui me tracassait, il me suffisait de m’en éloigner, de prendre de la distance, jusqu’à ce que le souci paraisse minuscule. C’était tellement simple que j’étais mort de rire. J’avais l’impression d’avoir tout compris et que j’allais m’ennuyer pendant 12 jours après ça.
Je me suis mis à la place du soleil ( donc loin de tous mes tracas ) et de là-haut, je ne voyais qu’un troupeau de parapluies et je me suis rendu compte que vu de l’extérieur,  on ne voit des gens que leurs parapluies et non pas qui ils sont vraiment. Les mécanismes de défense que nous développons empêchent les autres de savoir qui nous sommes.
J’ai continué à bien rigoler de tout ça, le reste de la cérémonie s’est déroulé calmement, j’écoutais les Icaros, les bruits de la jungle et essayait de trouver comment j’allais pouvoir partager tout ça.
Vers minuit, Jim a dit « The ceremony is over », et a fait un tour pour demander à chaque personne comment ça allait. Je lui ai dit que ça allait bien et ça avait été calme.
J’étais encore un peu défoncé et il pleuvait dehors donc je n’avais pas trop envie de bouger.
Quelques autres personnes sont restées pour dormir dans la Maloca. Vers 12 :30/1 :00, l’Ayahuasca a recommencé à faire effet. J’ai été pris de nausées et ai vomis dans mon bol. J’ai eu un peu peur parce que tous les « responsables » étaient partis se coucher, et me suis pris à espérer que ça n’allait pas être trop violent.
J’ai été pris d’une flemme incroyable, je n’avais plus envie de bouger, voulais juste rester allongé sans rien faire. Le problème était que j’avais un bol plein de vomi à mes pieds et je n’arrêtais pas de penser au fait que quelqu’un allait shooter dedans en passant.
Et je ne voulais pas non plus le mettre à côté de moi parce que rien que l’odeur me donnait envie de vomir.
Je donc resté là, parfois accroupi, parfois allongé pendant ce qui a semblé des heures avec mon esprit qui revenait toutes les 20 secondes sur ce bol de vomi qu’il fallait que je vide, pensant au fait que je devais assumer mes responsabilités, prendre soin de moi-même puisque personne n’allait le faire à ma place.
Et j’ai tourné en rond dans ma tête comme ça pendant un moment, il fallait que je vide ce bol mais j’étais pris d’une flemme tellement énorme que je trouvais tout un tas de justifications pour ne pas le faire tout de suite « ce n’est pas grave, ça peut attendre, tout le monde fait comme ça,etc.. » et toutes les 20 secondes, ce bol de vomi me revenait à l’esprit et je savais ce que j’avais à faire mais j’avais l’impression que c’était au-dessus de mes forces.
Au bout d’un moment, le mental est arrivé à bout d’excuses et il devenait plus fatigant de résister que de me lever pour vider le bol. Je me suis donc levé, je suis sorti, ai trouvé mes chaussures et une plante pour vider mon bol.
J’en ai profité pour aller aux toilettes. Il faut savoir que l’Ayahuasca provoque une diarrhée assez violente. Quand je suis revenu à mon matelas, je me suis senti assez confiant pour aller jusqu’à mon lit, ce que j’ai fait.
Une fois dans mon lit, j’ai halluciné un peu pendant 1 heure ou 2 et je me suis endormi.
Au lendemain de chaque cérémonie, après le petit déjeuner, nous avions une réunion tous ensemble pour raconter ce que nous avions vécu. Je parlerais uniquement de mes expériences ici.

2ème Cérémonie :

Pour cette cérémonie, j’ai pris 1 dose entière donc 1/3 de plus.
Pendant une demi-heure, je n’ai pas ressenti grand-chose puis c’est comme si quelqu’un avait allumé un interrupteur.
J’étais complètement défoncé. J’ai commencé à avoir des sueurs froides et des spasmes, à ne plus sentir mon corps, mon esprit était ballotté de pensée en pensée à 100 à l’heure, à tel point que je n’arrivais plus à suivre.
J’étais mort de trouille et j’avais l’impression que j’allais devenir fou. Je me raccrochais aux chants de Manain comme à une bouée de sauvetage.
Je me perdais complètement, revenais aux chants, me reperdais , revenais aux chants. C’était comme un champ de bataille. J’entendais les autres vomir et gémir autour de moi, et je demandais comment on pouvait être assez cons pour faire ça. Je me suis dit qu’il y avait une erreur, qu’ils s’étaient trompés dans les dosages, que j’avais une réaction différente et j’allais en crever. Et puis je me raccrochais aux chants.
Et je me suis rendu compte que Manain fatiguait un peu pendant ses chants puis il reprenait de plus belle, et je me suis senti tellement putain d’incroyablement reconnaissant de ne pas arrêter de chanter.
Il tenait la Maloca tout seul avec son chant. Il tenait une petite lumière verte, un phare dans l’obscurité de nos esprits qui nous permettait de ne pas sombrer dans la folie, et je m’y accrochait désespérément, à bouts de forces mentales. Impossible de fuir, impossible d’arrêter tout ça, de penser à autre chose, je ne contrôlais plus rien. J’essayais de vomir mais rien ne venait, je voulais sortir ce poison mais il se cachait au fond de moi bien accroché. J’essayais de l’attraper mentalement mais plus j’essayais d’aller le chercher et plus s’agrippait.
Nous étions des guerriers, partis explorer nos esprits et Manain restait là, pour nous accueillir à notre retour et panser nos blessures.
Je me souviens d’avoir pensé que je n’en valait pas la peine, qu’il avait tellement de gens à guérir, qu’il fallait que je me débrouille seul pour ne pas lui faire perdre son temps.
J’essayais dans mon esprit de l’aider, de tenir la lumière pour lui, et puis je me reperdais et tombais d’épuisement.
C’est devenu un travail d’équipe. Nous étions tous en train de mener un combat et il n’était pas possible de combattre et de se reposer en même temps. Il y a un temps pour se reposer et un temps pour combattre.
Et Manain chantait. Impertubable, faiblissant parfois mais sans jamais s’arrêter. Et je me suis pris à penser à tous ces gens, sauveteurs, médecins, secouristes qui dépensent toute cette énergie pour guérir les autres, leur apporter du réconfort et fournir un espace vers lequel tout le monde peut revenir pour trouver du répit.
Et je me suis dit que je voulais faire pareil. Je voulais créer un espace de sécurité, de réconfort ou quoiqu’il arrive, les gens pourraient toujours venir pour se reposer et s’accorder un répit. Je voulais tenir la lumière moi aussi, et participer à cet effort.
Après ce qui a semblé durer des heures, l’effet s’est estompé, Manain a siffloté un peu puis s’est arrêté.
Tout le monde s’était calmé également, et le silence s’est installé, troublé uniquement par les bruits de la jungle, insectes, oiseaux, grenouilles.




J’étais éreinté, fatigué et j’étais content que le combat soit terminé, j’étais content également d’avoir trouvé cet endroit de réconfort qui m’avait permis de traverser cet enfer sans me sentir seul et abandonné.
Après un moment, Jim a dit « The ceremony is over » et a fait un tour. Je lui ai dit que ça avait été une soirée très violente et il m’a dit que ça l’avait été pour beaucoup de gens.
Le lendemain, pendant la réunion, j’ai expliqué ce que j’avais vécu et j’ai pleuré un peu. Manain m’a dit que la plupart des gens ne passaient qu'un fois par quelque chose comme ça.

3ème Cérémonie :

Environ 2 heures avant la cérémonie, l’appréhension a commencé à monter et au moment de demander la dose d’Ayahuasca, j’ai eu trop peur et j’ai demandé uniquement une moitié.
C’est monté tout doucement et très faiblement. J’ai commencé à m’en vouloir d’en avoir pris si peu. Je savais que je pouvais en redemander mais j’ai eu trop peur.
J’ai eu l’impression que l’Ayahuasca me traitait comme une chochotte également. Les visions n’apparaissaient qu’à moitié. Des êtres bizarres passaient devant moi et faisaient des grimaces, un peu distraits, comme si je n’en valais pas la peine.
J’ai vraiment senti que j’avais passé une opportunité. Je me suis mis un peu en colère de ne pas avoir plus d’attention de l’Ayahuasca et j’ai clairement senti que c’était donnant-donnant. Si je faisais les choses à moitié, je n’aurais que la moitié du résultat.
Et puis j’ai commencé à douter, à me demander si le staff n’était pas en train de voler des trucs dans ma chambre, si tout ça n’était pas en fait qu’une mascarade destinée à plumer les touristes. Petite session de paranoia.
Puis ça s’est calmé et j’ai pu suivre la cérémonie de manière un peu plus lucide, ce qui était intéressant.

A suivre...