dimanche 9 janvier 2011

Comment garder sa femme ?

Gisèle posa sa tasse de thé sur la table de chevet, et lissa sa chemise de nuit en soie, appréciant la douceur du textile sous ses doigts. Voilà ce qu’elle aimait, la douceur. Et ce n’était certainement pas Roger, allongé sur le lit, plus attentif à l’écran de télévision qu’à aucun de ses soupirs désapprobateurs, qui allait lui en apporter. Elle le fixa quelques instants, espérant en vain qu’il lui accorde ne serait-ce qu’un bref regard, avant d’abandonner et de se glisser sous les draps.
Gisèle tapota son oreiller pour lui donner un peu de volume et y posa sa nuque, observant ce plafond blanc et vide, sans pouvoir s’empêcher de le comparer au quotidien de sa vie amoureuse. Pas un défaut, pas une aspérité, surtout ne pas faire de vagues. Esquiver les conflits était devenu un art pour Roger, à peine le sujet épineux était-il abordé qu’il se retrouvait déjà à l’autre bout de la maison, prétextant une corvée soudain urgente.
Gisèle parvenait même parfois à en tirer avantage, une allusion aux sacs poubelles entreposés dans l’entrée puis un début de conversation portant sur leur dernière vraie nuit d’amour ou sur sa belle-mère et les détritus étaient prêts pour le ramassage en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

_ J’ai décidé de partir vivre chez Géraldine, demain.
_ Je sais. J’ai vu que ta valise était prête.
_ Et… ?
_ Et quoi ?
_ C’est tout ce que tu trouves à dire.
_ Je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.

Gisèle attrapa sa tasse de thé et but une longue gorgée, tentant de revenir mentalement sur ses pas pour savoir comment leur relation en était arrivée là. Elle avait beau chercher, elle ne trouva pas de déclencheur, pas d’événement majeur à l’origine de cette échec. Leur amour s’était tout simplement effrité peu à peu, rongé par les effets corrosifs d’une trop longue exposition à la monotonie.

Triste mais résignée, elle reposa sa tasse vide et éteignit sa lampe de chevet, prête à entamer sa dernière nuit dans le lit conjugal.

_Bonne nuit
_Bonne nuit

Le sommeil, bizarrement, vint rapidement.

La sonnerie stridente du réveil la tira difficilement de ses rêves. Gisèle tenta d’ouvrir les yeux mais ses paupières, collées par les larmes séchées résistèrent un instant avant de céder. Elle voulut se retourner pour appuyer sur le bouton du réveil mais là aussi rencontra une résistance, de nature différente cette fois. Son poignet était attaché au montant du lit par un morceau de cordelette en nylon. Etonnée d’abord, puis effrayée, elle tenta de se débattre, en vain. Son autre poignet et ses deux chevilles étaient immobilisés de la même façon.
Roger, assis au pied du lit, la regardait, compatissant.

_Roger ? Qu’est-ce que tu fais ?
_ J’ai mis du Valium dans la bouilloire. Je ne veux pas te laisser partir.
_ Et tu pouvais pas juste me le dire ? Détaches moi maintenant !
_ Je veux que tu restes avec moi.
_ Mais tu vois pas que ça sert plus à rien ? Il n’y a plus d’amour entre nous !
_ Si, il y en a encore, il a juste changé de forme.

Gisèle, comprit soudain qu’elle venait d’obtenir quelque chose qu’elle attendait depuis très longtemps tout en se disant qu’elle en avait finalement plus envie. Elle l’avait, sa preuve d’amour.

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