samedi 22 janvier 2011

Les conséquences de nos actes

Acte 1

_Dépêches-toi un peu, on n’a pas la journée. Je te paye pas à rien foutre, c’est incroyable, ça !
David se tenait à cheval sur la poutre métallique. Devant lui, une boîte d’écrous à visser sur la charpente du futur centre commercial. En deux semaines, il avait dû poser au moins deux mille boulons, à chaque tour de clef, son poignet le faisait souffrir.
Je suis sûr que c’est une tendinite.
De toutes ses missions intérimaires, celle-ci était de loin la pire. Non pas parce qu’elle était fatigante, ou parce qu’il devait travailler en hauteur mais à cause de son patron. René possédait sa propre entreprise depuis maintenant deux ans, et il commençait tout juste à se rendre compte que ce n’était pas si facile à faire tourner. Ce qui le stressait. Stress qu’il passait sur ses employés. Il ne connaissait pas la différence entre un intérimaire et un ouvrier qualifié. Pour lui, tout le monde était sensé travailler en courant. Mais David, perché à 17 mètres de haut sur un IPN, n’était pas prêt à se lever.
Tout ce qui lui importait était de toucher un salaire à la fin du mois pour payer son loyer et faire la fête avec ses amis. Rien de plus. Certains métiers lui plaisaient plus que d’autres, bien sûr, mais cela restait une corvée.
Tout en évitant de regarder en bas, il ajusta son harnais, et s’appuya sur ses mains pour avancer en glissant sur la poutre. Soudain, une douleur fulgurante lui traversa l’avant bras, comme si son tendon venait de claquer. Déséquilibré, il compensa en portant son poids sur son autre bras, afin de ne pas basculer dans le vide. Une forte montée d’adrénaline lui tourna la tête.
Boulot de merde !
Il secoua son poignet, comme si la douleur allait se décrocher. Malheureusement, sa main heurta la boîte de visserie, ce qui eut deux conséquences majeures. D’une part, il se retourna un doigt, ce qui lui arracha un cri, mélange de frustration et de souffrance. D’autre part, le carton bascula, éparpillant les boulons sur la poutrelle. Plusieurs d’entre eux tombèrent, près de vingt mètres plus bas. Par chance, aucun des ouvriers au sol ne fut touché. Même si, l’espace d’un instant, David se prit à espérer que l’un d’entre eux assomme son chef.
_ Qu’est-ce que tu fous, là-haut ? T’essaye de nous tuer ? Qui c’est qui m’a foutu un intérimaire pareil ?
_ J’ai glissé, désolé !
_ T’as glissé ? T’as qu’à marcher, sur cette putain de poutre ! On travaille pas assis ! Est-ce que je m’assoies pour bosser, moi ?
_ Bon, écoute, tu me saoules maintenant ! Ca fait deux semaines que tu m’emmerdes, t’es jamais content ! Si je bosse si mal que ça, t’as qu’à faire le boulot toi-même, moi je me casse.
_ Ah ça ! C’est plus simple de fuir !
_ Ouais, je préfère bosser en supermarché, c’est peut-être un boulot de merde, mais au moins mon chef ne me casse pas les couilles.
_ Hé ben, tires toi, des intérimaires, y en a vingt qui attendent d’avoir ta place !
_ Et voilà ! Comme ça, tout le monde est content !
_ Et t’as fini au moins ?
_ Ouais, j’ai fini, t’as qu’à monter voir ! Allez, amuses toi bien avec ton chantier et ton caractère à la con.
Une fois au sol, David décrocha son harnais, le lança dans le coffre à outils et se dirigea vers sa voiture, bien décidé à ne jamais remettre les pieds là.

Acte 2 : Juin 2006

Fred conduisait sa nettoyeuse à carrelage, l’air absent. Le lecteur MP3 lui diffusait un album de Philip Glass dans les oreilles. Il s’imagina tondant une pelouse au sommet de l’Everest, sur son petit tracteur, entouré de sommets enneigés.
Il n’y avait absolument aucun doute, seule la musique lui permettait de supporter ce travail, les centaines de mètres carrés du centre commercial à nettoyer n’étaient plus qu’un détail avec un best of des Doors ou une compilation Lounge comme ambiance musicale. Assis sur sa machine, il multipliait les allers et retours dans la grande surface, sans prêter attention aux clients, qui le lui rendaient bien. Soudain, il poussa sur ses jambes et se redressa sur son siège. Sa parcelle favorite approchait : la devanture de la parfumerie. La vendeuse de la parfumerie, une magnifique brune aux yeux bleus, le gratifiait parfois d’un petit geste de la main ou d’un timide sourire, qui ne manquait jamais d’accélérer son cœur. Lorsqu’elle n’était pas en congé, le carrelage devant la boutique étincelait de mille feux, car il prenait bien soin de ne pas en oublier un centimètre carré, même s’il lui fallait pour cela repasser plusieurs fois au même endroit.
Allez, aujourd’hui, tu t’arrêtes et tu l’invites à déjeuner, qu’est-ce que tu risques ? Il vaut mieux avoir des remords que des regrets. Qui ne tente rien n’a rien. On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. L’habit ne fait pas le..non, rien à voir.
Après cette petite séance d’auto-motivation, il était remonté. S’il avait eu deux places et un frein à main sur sa machine, il se serait arrêté en travers devant le magasin et l’aurait enlevée à ce centre commercial destructeur d’identité pour l’emmener dans son petit monde, là où les chutes du Niagara se jettent dans un lagon de l’océan indien depuis le sommet du Mont-Blanc.
Mais pour cette fois, il devrait se contenter d’un sandwich à la cafétéria du coin. Il exécuta un premier demi-tour juste devant la vitrine, histoire de vérifier qu’elle était bien là.
Ce qu’il vit lui fit perdre tous ses moyens. Un homme, même pas, une espèce de minet aux cheveux saturés de gel coiffant lui tenait la main. Elle riait, son regard ne trompait pas, tant d’amour dans ce regard qu’il était presque palpable. Fred crut voir des vagues d’amour se fracasser contre la vitrine. Mais non, il était tellement choqué que c’est lui qui se fracassa contre la vitrine, en plein virage. Le bord de son pare-chocs heurta la devanture, qui le guida jusqu’à un pilier, en jointure de deux magasins. Cela eut pour effet de le stopper net et de faire vibrer toute la structure du centre. Du moins, c’est l’impression qu’il eut avant que son nez vienne s’écraser contre le volant.
Ses écouteurs en profitèrent pour se dégager de ses oreilles, la musique laissant place aux rires de la clientèle.

Acte 3

Gisèle, sa canne posée à ses côtés, observait le va et vient des clients du centre commercial. Elle aimait s’asseoir sur ce banc, dans le grand hall et rêvasser devant la fontaine. Cela lui rappelait la place du village, avant qu’ils la remplacent par un rond point. Henriette, paix à son âme, et elle, se réunissaient chaque soir pour se raconter leurs journées respectives et échanger les derniers potins. Mais tout cela était bien loin maintenant.
C’était le bon temps, comme on dit.
A 84 ans, Gisèle se retrouvait seule. Ses amis étaient soit morts, soit en maison de retraite et, étant incapable de conduire suite à son accident, elle ne pouvait pas leur rendre visite. Le centre commercial lui servait aussi à ça : se sentir entourée et ne pas passer son temps dans cette maison où plus personne ne l’attendait. Ses enfants étaient partis depuis longtemps à l’autre bout de la France, et ne venaient la voir qu’une fois tous les six mois, beaucoup trop peu à son goût. Bizarrement, la convalescence de sa chute dans les escaliers avait été pour elle, la période la plus heureuse de ces dernières années. D’abord parce que sa fille était restée auprès d’elle pendant une semaine entière mais aussi parce que l’infirmier, engagé par son assurance, avait été la seule relation humaine qu’elle ait eu depuis longtemps. Les soins qu’il lui prodiguait, ainsi que les interminables conversations qu’ils entretenaient sur la terrasse, en sirotant le thé, lui laissaient des souvenirs impérissables.
Souvent, depuis, il revenait la voir, ou l’appelait pour demander de ses nouvelles, non pas par pitié, mais parce qu’il l’appréciait en tant que personne.
Mais Gisèle n’en pouvait plus de cette vie, de tout ce temps gâché, passé devant la télévision, sans savoir quoi faire d’autre et depuis peu, la mort lui revenait sans cesse à l’esprit, non pas comme un événement horrible mais comme le dénouement inévitable d’une vie bien remplie.
Elle se surprenait parfois à prier, pour le Seigneur la rappelle à elle, afin qu’elle rejoigne enfin tous les proches qu’elle avait perdue.
Pourquoi est-ce à moi de rester ?
Elle était perdue dans ses pensées lorsqu’une déflagration retentit dans le hall, faisant vibrer les vitres de la baie.
Tiens, l’homme de ménage ne maîtrise pas bien son…
Elle ne put terminer sa réflexion, car un boulon de 18, qui reposait au bord d’une poutre métallique depuis quelque temps, profita de la vibration pour basculer et terminer sa chute sur le crâne de la vieille dame, mettant fin à ses jours, exauçant ainsi ses prières.

Acte 4 :

_ Non, écoutez, je ne peux pas accepter !
_ Mais si, voyons, et si cela pouvait effacer ma culpabilité, je vous donnerais ma part également.
_ Si vous voulez mais…
_ Non, je disais pas ça sérieusement, je ne vais pas le faire.
_ Vous êtes sa fille, alors que je n’ai absolument aucun lien de parenté avec elle.
_ Apparemment, vous auriez été la seule personne à lui rendre visite régulièrement et à prendre soin d’elle.
_ Tout de même, cent cinquante mille euros !
_ C’est la part que nous avons tous reçus, c’est sa volonté et nous devons la respecter. Toute sa vie, elle a économisé pour nous mettre à l’abri du besoin, et elle a jugé bon de partager cela avec vous.
J’y crois pas, quand je dire ça à Faty.
Depuis la naissance de Chloé, ils avaient dû se serrer la ceinture pour faire face aux nouvelles dépenses qu’un enfant pouvait occasionner, mettant de côté tous leurs projets. Et voilà qu’une somme d’argent inespérée tombait du ciel, c’était le cas de le dire.
Malgré la peine que l’annonce du décès de Gisèle lui causait, son sang bouillonnait. Il redoutait de ne pouvoir contenir plus longtemps l’envie irrépressible de se lever en hurlant sa joie devant la progéniture de sa bienfaitrice. Un court instant, Christophe laissa son esprit vagabonder, imaginant les possibilités que cet argent lui offrait.
Mais bien sûr que je vais l’accepter, je disais ça pour être poli. Je ne sais même pas si tu mérites le tien, la laisser toute seule à des centaines de kilomètres, dans l’oubli.
_ Ecoutez, je suis prêt à accepter cet argh…Ne pas hurler, ne pas sourire, attendre…cet argent, parce qu’il me permettra de nourrir ma famille et dieu sait qu’elle en a besoin. Mais je tiens absolument à participer aux frais des funérailles.
_ Je commence à comprendre pourquoi ma mère vous aimait tant, vous êtes vraiment très généreux.
_ Merci, mais c’est tout à fait normal.
_ Non, vous savez bien que la plupart des gens seraient partis, le chèque dans la poche, sans se retourner.
_ Vous avez peut-être raison. Et croyez bien que je ne serais pas le seul à profiter de cet argent.
_ Je n’en doute pas, et merci pour tout ce que vous avez fait pour elle, tout ce que nous n’avons pas été capable de faire.
_ Ce n’est rien, elle était très fière de votre réussite.
Et elle aurait bien aimé voir ses petits enfants plus souvent.
Christophe se leva, quitta la pièce, le bâtiment et attendit deux pâtés de maisons avant d’exploser. Plusieurs passants se retournèrent sur son passage mais rien, absolument rien, ne put troubler son allégresse.

Acte 5


_Allez chef, pour une fois que tu nous invites à bouffer, tu vas bien nous faire une petit discours.
_ Non, c’est pas mon truc et puis….
_ Un discours ! Un discours !
_ Bon, vous l’aurez voulu. Mais ça risque de pas vous plaire.
René se leva, face à tous ses employés, une tablée de huit personnes en tout. Il savait parfaitement ce qu’il voulait dire, mais tout le problème était dans la formulation.
_ Bon, alors…Je voudrais déjà vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour cette entreprise, on a passé beaucoup d’années ensemble sur les chantiers, des bonnes comme des mauvaises. Je n’ai pas été toujours très facile à vivre…
_ Et c’est rien de le dire !
_ Merci Gérard, t’es pas forcément une crème non plus !
Il attendit que les rires se dissipent avant de poursuivre.
_ J’ai une grosse nouvelle à vous annoncer et c’est pour ça qu’on est tous ici aujourd’hui. Je suppose que vous êtes au courant de l’accident du centre commercial.
Quelques murmures d’assentiment parcoururent la table.
_ Hé bien, il semblerait que certaines personnes pensent que c’est arrivé par ma faute. Ils ont donc décidé de rejeter la responsabilité sur l’entreprise et de m’accuser d’homicide par négligence.
_ C’est pas possible !
_ Les salauds, ils ont pas le droit !
_ Oh que si, ils ont le droit. D’ailleurs, moi-même je pense que si j’avais traité un peu mieux cet intérimaire, ca serait pas arrivé.
_ Tu pouvais pas prévoir ! Comment savoir qu’un boulon …
_ Hé oui, ça fait partie de mes responsabilités de livrer un chantier propre. On a des normes à respecter, des règles de sécurité et ce boulon n’aurait jamais dû se trouver là.
_ Mais comment tu vas faire ?
_ Justement, vous savez bien que pour faire tourner une boîte en France, il faut être bien accroché et ne pas avoir peur du boulot. Bon an, mal an, on a toujours réussi à joindre les deux bouts, vous avez toujours été payés quoiqu’il arrive. Mais avec cette histoire de procès, je vais devoir embaucher un avocat, et si je suis condamné, j’ai bien peur de ne pas pouvoir continuer à m’occuper de cette entreprise.
_ Tu veux fermer ?
_ Et nous, qu’est-ce qu’on va faire ?
_ Je sais que ça va pas être facile, mais on peut dire ce qu’on voudra, y a quand même du boulot dans la région, et j’ai décidé d’utiliser le fonds d’investissement et d’entretien des machines pour vous verser à tous trois mois de salaire, ça devrait vous permettre de tenir le coup en attendant que vous trouviez autre chose ou que vous touchiez le chômage.
La salle était maintenant silencieuse, même les clients du restaurant le fixaient. Il se força à regarder ses employés dans les yeux, un par un, ne sachant quoi dire d’autre. Un énorme bouffée d’émotion lui serra la gorge, René attrapa son verre, le leva et le vida d’un trait. Puis il sortit, les larmes aux yeux, ne pouvant soutenir leur regard plus longtemps.
Chacun d’entre eux, malgré quelques engueulades, bien normales sur un chantier, était devenu son ami. Et il venait juste d’annoncer à ses amis que, par sa faute, ils se retrouvaient sans emploi. La prison, à côté, ne serait que de la rigolade.

Acte 6

Nono ouvrit l’enveloppe, curieux de découvrir ce qui se trouvait à l’intérieur. « Bonne conscience » la lui avait remise après un court sermon sur la deuxième chance et le fait que l’on ne devait jamais perdre espoir. Nono lui avait donné ce surnom car le jeune homme lui rendait visite de temps à autre pour discuter ou lui payer à manger. Sa conversation n’était particulièrement intéressante mais Nono se forçait à l’écouter avec attention, après tout on ne crache pas sur un bon repas chaud quand on vit dans la rue.
Depuis dix ans, il avait développé une routine, qui, malgré quelques périodes difficiles lui permettait de survivre sans trop s’en faire. De temps à autre, une personne comme « bonne conscience » tentait de racheter sa place au paradis en lui offrant des couvertures ou un sandwich. Cette générosité ne pouvait pas être désintéressée, la plupart des gens ne le voyait même pas, pourquoi se donner la peine de lui adresser la parole ?
Si les sans-abris possédaient la clé du succès, ça se saurait.
Il écarta les deux lèvres de l’enveloppe et oublia de respirer. Elle était pleine de billets de 500 euros. Il n’en avait jamais vu, ça allait de soit, alors autant d’un coup !
Nono sortit de sa transe lorsque ses poumons l’appelèrent à l’aide. Il referma l’enveloppe, jeta un rapide coup d’œil alentours et la fourra dans son vieux sac Eastpak récupéré chez Emmaüs.
Etant invisible depuis tant d’années, le fait d’essayer de ne pas attirer l’attention le fit sourire intérieurement.
« bonne conscience », je t’accordes ta place au paradis, section VIP
Il se leva et remercia en souriant un passant qui lui donnait un euro.
Désolé les gars, je démissionne, va falloir trouver quelqu’un d’autre pour votre BA
Nono se réfugia dans une ruelle déserte, derrière une benne de chantier. La rénovation durait depuis maintenant deux mois et, tant qu’il laissait l’endroit propre et qu’il surveillait les outils, les ouvriers le laissait dormir à l’intérieur du bâtiment.
Il sortit l’enveloppe et compta les billets, il y en avait dix.
Cinq mille euros !
Son rêve allait enfin pouvoir se réaliser, un plan machiavélique pour se débarrasser de ses ennemis jurés : les caniches. Dix ans qu’il supportait ces sales petites bestioles, accrochés au bout de leur laisse comme des saucissons dans une vitrine. Dix ans qu’ils lui massacraient les tympans de leurs aboiements hauts perchés. Mais tout cela était fini maintenant.
Son projet était simple mais efficace, il avait eu le temps d’y réfléchir. D’abord louer un garage puis acheter sept ou huit chiots de caniches (des bâtards de taille réduite devraient suffire, du moment qu’ils soient blancs et frisés) et les enfermer dedans. Il avait lu que c’est de cette manière que les jeunes rendaient leurs Pit Bulls agressifs.
Il les nourrirait peu et leur rendrait visite de temps à autre pour les frapper avec un bâton. Une fois adultes, il les lâcherait en ville, en plusieurs endroits afin de ne pas éveiller les soupçons.
Et, c’est là que ça devenait intéressant, ces sales petits chiens belliqueux ne manqueraient pas de s’en prendre aux passants, pour les mordre ou agresser les enfants. Et là, hop, phase finale, levée de boucliers, pétitions et tout le tralala pour voter une loi qui oblige les gens à castrer leurs caniches et à leur faire porter des muselières. Du coup, dans une petite quinzaine d’années, plus une seule de ces saloperies dans les rues de sa ville, et Nono pourrait enfin mendier tranquillement, sans se faire emmerder.
Un plan sans faille.


Acte 7


L’ANPE n’était qu’à quelques centaines de mètres de l’arrêt de bus. En quinze ans de vie professionnelle, c’était la première fois que Gilles s’inscrivait au chômage. Un record, de nos jours. Les indemnités que René lui avait versé ne lui permettraient pas de tenir encore un mois, il avait donc dû se résoudre à faire appel à l’état.
Après tout, y a aussi mon argent là-bas.
Le plus important restait de ne pas se laisser entraîner vers le fond. Gilles caressait l’idée de monter sa propre entreprise, en plus modeste bien sûr, juste deux ou employés afin de combler le vide que René avait laissé dans le milieu de la structure métallique. Malheureusement, il lui fallait tout de même un peu d’argent pour débuter, acheter du matériel et de l’outillage. Sans ce fond de départ, il n’arriverait à rien. Les conseillers de l’ANPE pourraient probablement le renseigner, lui indiquer comment obtenir un prêt ou une aide quelconque. On avait beau se plaindre, le système français offrait toute une palette de subventions , pour peu que vous aimiez la paperasse.
Au carrefour, devant lui, un SDF gesticulait, faisant les cent pas, lancé dans un monologue qu’il était le seul à pouvoir comprendre.
Au moins, j’en suis pas encore là. Plutôt me tirer une balle.
Lorsque Gilles arriva à sa hauteur, le sans-abri poussa un cri de frustration.
_ Bon allez, c’est décidé je reste sur la première idée, on verra bien ce que ça donne.
Et, d’un pas qui se voulait confiant, il entreprit de traverser la rue alors qu’un tramway s’approchait à vive allure.
Gilles, sans réfléchir, l’attrapa par le col de son manteau et le tira en arrière. L’inactivité n’ayant pas encore fait fondre tous ses muscles, la force qu’il mit dans son geste propulsa le pauvre bougre sur le trottoir. Ahuri, allongé sur le dos, le SDF le fixa une bonne dizaine de secondes, la bouche ouverte, comme s’il s’attendait à être passé à tabac.
_ Excuse-moi, mon gars, je voulais pas te faire de mal, mais le tramway ne t’aurait pas raté.
_ Tu m’as sauvé la vie ? Non seulement tu m’as vu mais en plus tu m’as sauvé la vie ?
_ T’avouera que c’était difficile de pas te voir, à parler tout seul et à gesticuler comme un fou.
_ Ouais, je réfléchissais.
_ Et ben ! bon, je te laisse, j’ai rendez-vous.
_ Attends !
_ Non, c’est bon, pas le temps et puis j’ai pas de monnaie.
_ Je veux pas mendier, je veux te remercier. Attends moi ici ! Je reviens dans deux secondes !
Gilles le regarda partir en courant, prêt à le rattraper à nouveau s’il essayait de retraverser la route, mais il disparut dans une ruelle perpendiculaire, pour réapparaître quelques secondes plus tard en brandissant une enveloppe.
_ Tiens, prends ça 
_ Qu’est-ce que c’est ?
_ 4500 euros.
_ Tu te fous de ma gueule ? T’as vu comment t’es fringué ? Et tu te promènes avec 4500 euros en liquide dans une enveloppe ?
_ Si, c’est vrai, y en avait cinq mille, mais je me suis acheté deux, trois trucs.
Gilles prit l’enveloppe, jeta un œil à l’intérieur, puis le deuxième pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
_ C’est quoi, la caméra cachée ? Ou tu vas me sortir que t’es un génie et que tu me donnes trois vœux ?
_ Nan, chuis juste un clodo.
_ Alors qu’est-ce que tu fous avec ça ?
_ Un type me les a donnés, en me disant que c’était ma seconde chance, que ça pouvait résoudre mes problèmes etc… Mais ça me bouffe la vie, je sais pas quoi en faire, ça fait une semaine que je dors plus, je sais plus où j’en suis. Je préfère être dans la rue et pas me prendre la tête plutôt que de me demander sans arrêt si je suis pas encore en train de tout foutre en l’air. Alors voilà, tu m’as sauvé la vie, c’est à toi.
_ J’hallucines, t’es sûr qu’y a pas d’embrouilles ? Tu l’as pas volé , ni rien ?
_ Non, tu me saoules à la fin, prends je te dis.
_ Putain… Si tu savais comme ça va me rendre service. Bon, bah viens avec moi, que je te paies au moins une bière pour fêter ça.
_ Ils me laisseront pas rentrer, on doit sentir mes pieds à cinquante mètres.
_ Pas grave, on trouvera une terrasse.
_ Ok. Dis-moi, tu veux pas acheter un caniche de combat avec l’argent ?
_ Quoi ?
_ Nan, laisse tomber, paies ta bière.

FIN

Voilà, je sais que la fin est pas top, mais je voulais juste partir d’un truc insignifiant et suivre toutes les conséquences que cela pouvait avoir, style effet papillon et tout ça. Désolé que ça s’arrête comme ça, mais je voulais passer à autre chose. Ca aurait pu continuer des années jusqu’à ce qu’à la conséquence ultime, comme une guerre nucléaire ou quelque chose comme ça. Je voulais aussi montrer qu’on a tous un pouvoir sur les choses et que chaque décision qu’on prend peut entraîner toute une chaîne d’événements, choisis ou non. Alors la prochaine fois que vous vous dites que votre vie est insignifiante, il vous suffit d’aller discuter avec quelqu’un dans un centre commercial pour changer la face du monde. C’est pas cool, ça ? Vous le retardez de deux minutes sur son emploi du temps et sa vie ne sera plus jamais la même. Comme de lancer un caillou dans une mare. Les conséquences de nos actes sont infinies.

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