samedi 22 janvier 2011

Les bottes

Certains parents se font une idée bien particulière de l’éducation et, pour le coup, Paul ne fut pas vraiment gâté. En s’appuyant sur la conviction que leur appartement était beaucoup trop petit pour avoir un enfant et que les loyers de la région étaient trop chers pour eux, les siens décidèrent assez rapidement que sa chambre se trouverait dans le placard à chaussures.
Nous serions en droit de penser que le placard ait été aménagé afin qu’il se sente quand même à l’aise. Hé bien non, car il n’y aurait plus eu aucune place pour ranger les chaussures, voyez-vous. Et le but était tout de même de gagner de la place, pas d’en perdre
Il se voyait ainsi contraint de passer ses nuits sur un matelas de fortune constitué d’anciens paillassons posé sur un sommier de tongs et d’espadrilles. Et Paul, lorsqu’il était enfant avait comme la plupart d’entre nous, une peur bleue des monstres du placard. Une peur irrationnelle, me direz-vous. Bien sûr, vous répondrais-je, mais quand vous devez vivre à l’intérieur du placard à monstres, croyez moi, vous avez beau vous répéter que la boîte à chaussures du troisième étage de l’étagère gauche n’a pas bougé, votre tête ne va pas sortir de sous la couverture comme ça.
Heureusement, Paul avait aussi découvert le moyen de les faire fuir, son talisman magique, sa botte secrète si l’on peut dire, car c’est bien de bottes qu’il s’agissait. Une magnifique paire de bottes en cuir, taille 38, appartenant à sa mère.
Chaque soir, il s’en servait comme oreiller, les serrant de toutes ses forces contre son oreille, apaisé par l’odeur de cuir lui envahissant les narines, le protégeant des relents nauséabonds des chaussures de son père.
La période placard s’étendit jusqu’à son dixième anniversaire, jour de fête où il décida d’inviter l’un de ses amis à jouer dans sa chambre. Son petit camarade, trouva l’idée du placard super géniale, si bien qu’il s’empressa de demander à ses propres parents s’il pouvait emménager dans la buanderie, s’il vous plait, s’il vous plait, je serais gentil jusqu’à mes dix huit ans, tout ça tout ça.
Vous avez deviné la suite : Les parents du copain appellent les services sociaux qui enlèvent Paul aux siens ( de parents ). Malheureusement, malgré de nombreuses thérapies, Paul ne parvint jamais à se débarrasser de cette forme d’agoraphobie qui le paralysait dès qu’on lui retirait ses bottes pour les remplacer par un véritable oreiller.
Ce n’aurait pas été un problème, beaucoup de gens dorment encore avec leur peluche bien après la puberté, s’il n’avait eu cette autre manie.
Lorsqu’il se trouvait en situation de stress, Paul ne pouvait s’empêcher de se réfugier auprès de la paire de bottes la plus proche. Mais seulement celles portées par des représentantes de la gent féminine. Même si cela signifiait plaquer au sol la poissonnière pour coller son oreille contre le caoutchouc de ses cuissardes.
Il avait ainsi le don de se mettre dans des situations farfelues, comme par exemple lorsqu’il se fit agresser par un malfrat dans une rue fameuse pour son importante population de travestis. Ah ,ce n’étaient pas les bottes qui manquaient, mais le temps qu’il fasse la différence entre les hommes et les femmes, une bonne dizaine de personnes se trouvaient déjà étendues sur le sol à se demander ce qui avait bien pu leur arriver. Le côté positif de cette histoire est que l’agresseur avait fui sans même essayer de le rattraper.
Le pauvre, me direz-vous, sa vie doit être bien triste. Hé bien figurez vous que non. Voilà maintenant trois ans qu’il vit avec Madame Gertrude, une immigrée suisse allemande dotée d’un fort penchant pour la domination et d’un goût prononcé pour les habits de cuir. Il peut ainsi passer ses nuits au pied du lit, près des bottes de sa maîtresse, qu’il suit partout pendant la journée, ne s’éloignant pas de ses bottes préférées de plus d’une dizaine de mètres.
Comme quoi, tout le monde peut trouver chaussure à son pied.

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